Franchement, ça suffit. Le Sénégal mérite mieux. Mieux que ce spectacle quotidien d’invectives, de surenchères verbales et de rancunes dans les débats. L’incident récent entre le chroniqueur Badara GADIAGA et le député Amadou BA n’est pas un simple fait divers médiatique. Il est le syndrome d’un mal plus profond, d’un espace public devenu toxique, d’une démocratie qui s’essouffle sous le poids des egos et de la colère mal canalisée.
Quand un chroniqueur franchit la ligne rouge et transforme un échange en une attaque méta-personnelle, allant jusqu’à viser le leader politique de son interlocuteur, il attaque tout un camp politique. Quand la réponse du député verse à son tour dans l’agression ad hominem, c’est tout le débat public qui s’enlise dans la médiocrité. Et lorsque la justice est convoquée au moindre désaccord verbal, elle cesse d’être un recours neutre : elle devient une arme de dissuasion suspecte. Et, les citoyens perdent confiance.
Mais le plus inquiétant, c’est que ce climat de suspicion, d’agressivité et de confrontation est devenu un phénomène systémique. Il s’est installé dans les réseaux sociaux, dans les foyers, dans les imaginaires collectifs. Le Sénégal regarde aujourd’hui ses élites se donner en spectacle, pendant que le peuple, lui, s’enfonce dans le désarroi. Pendant ce temps, notre économie chancelle et le peuple attend.
Depuis 2021, le pays traverse une véritable crise de rythme, une instabilité chronique où chaque avancée est aussitôt contredite par un recul brutal. Un pas en avant, deux pas en arrière. Le traumatisme de la violence politique a été trop souvent occulté dans l’analyse de la régression économique. Pourtant, il pèse encore sur les investisseurs, les chefs d’entreprise, les travailleurs et le climat des affaires. Ce sentiment diffus que « plus rien ne marche » est le fruit amer de l’instabilité, de la division, de l’exclusion et de la peur. Les PME suffoquent, les usines ferment, l’emploi se meurt, les jeunes fuient, le pays attend. Il attend surtout que ses dirigeants se hissent enfin à la hauteur du moment.
L’un des marqueurs les plus éloquents de ce schisme social et cette paralysie collective, c’est encore et toujours l’affaire Ousmane SONKO – Adji SARR.
Une affaire toxique, qui a dépassé le simple cadre judiciaire pour devenir un déclencheur idéologique structurant, opposant deux camps inconciliables : d’une part les partisans de l’ancien régime qui défendent Adji SARR et l’utilisent comme une arme à la fois défensive et offensive, d’autre part les souteneurs du nouveau régime qui s’érigent en victimes de l’ancien système et dont le sport favori est de s’attaquer à Macky SALL considéré comme l’incarnation de tous les maux du Sénégal. Dans ce duel mortifère, le pays s’égare.
Les nouveaux dirigeants, au lieu de tourner la page et d’appeler à une reconstruction nationale, ont entretenu la logique de confrontation. En traquant systématiquement les figures de l’ancien régime, ils ont renforcé le sentiment de revanche, d’exclusion, d’insécurité politique. Résultat : la société est fracturée. La défiance est généralisée. L’espoir est suspendu.
Et, rien n’exaspère plus le nouveau pouvoir que les rappels infamants liés à l’affaire SONKO–SARR. Ces rappels sont vécus comme des atteintes à la dignité du Premier ministre. Mais ils sont aussi, et surtout, des cicatrices encore ouvertes dans l’opinion publique. Chaque évocation ravive des douleurs enfouies : pour les féministes, le traumatisme des violences faites aux femmes, pour les soutiens de SONKO, l’idée d’un complot judiciaire, pour les partenaires internationaux, une tache persistante sur la réputation du pays.
Selon le sondage WATHI de 2024, 63 % des Sénégalais estiment que cette affaire continue d’influencer la vie politique. Elle est devenue une prison mentale dont il nous faut, collectivement, sortir. Aussi appelons-nous à un pacte de survie nationale, car c’est l’avenir même du Sénégal qui est en jeu. Quand l’image du Premier ministre vacille, c’est toute la stabilité de l’État qui tremble. Il ne s’agit plus d’un simple conflit politique, mais d’une menace réelle sur notre cohésion, notre économie, notre jeunesse. Il est temps de réagir, ensemble, avant que la fracture ne devienne irréversible. Ce pacte n’est pas une compromission, encore moins une invitation à l’oubli. C’est un geste républicain et patriotique. Un sursaut. Un dépassement. Il repose sur 4 principes directeurs :
1. Retirer l’affaire SONKO–SARR du champ politique et médiatique, pour permettre aux deux personnes concernées de sortir de la stigmatisation, et au pays de sortir de l’impasse idéologique ;
2. Arrêter de stigmatiser Macky SALL, ce qui provoque des réactions non souhaitées ;
3. Libérer les détenus d’opinion, pour repartir sur des bases apaisées et crédibles ;
4. Mobiliser toutes les forces vives de la Nation pour engager une refondation démocratique et économique, lucide, inclusive, ambitieuse.
C’est un appel à retrouver la pudeur dans la parole, la lucidité dans le débat et les bonnes civilités dans les relations interpersonnelles. C’est aussi un appel un appel vibrant pour une presse davantage libre, toujours plus soucieuse de consolider le fragile tissu social qui nous unit et qui est déjà gravement effiloché.
C’est enfin un appel pour que la justice ne soit ni une épée sur commande, ni un silence complice.
Ce pacte est une nécessité, avant qu’il ne soit trop tard. S’il s’agissait d’un match de football, je dirais que nous n’avons plus que le temps additionnel pour changer de stratégie et espérer un sursaut.
Malick SONKO, citoyen sénégalais lambda et observateur du débat public