Bracelets électroniques: Des gadgets sous scandale

Le bracelet électronique, introduit au Sénégal comme une alternative à la détention provisoire, continue de susciter interrogations et controverses. S’il symbolise une avancée technologique et une volonté de désengorger les prisons, son déploiement est marqué par des critiques sur la transparence des marchés publics, des soupçons de favoritisme, et des cas ambigus concernant le respect des restrictions imposées par ce dispositif.

C’est sous le régime du président Macky Sall que le projet de bracelet électronique a été conçu, mûri puis mis en œuvre. L’idée a d’abord été agitée par le ministre Malick Sall, puis relancée par Aïssata Tall Sall, avant d’entrer en vigueur sous la supervision du garde des Sceaux Ismaïla Madior Fall, dans la phase finale du régime déchu. L’objectif affiché était de moderniser la chaîne pénale, tout en désengorgeant des établissements pénitentiaires souvent surpeuplés.

Adoptée en 2020, la réforme du Code pénal et du Code de procédure pénale a ainsi ouvert la voie à l’usage du bracelet électronique comme mesure alternative à l’incarcération. Le centre de surveillance électronique, basé à Dakar et inauguré en novembre 2022, est présenté comme le premier du genre en Afrique de l’Ouest. Il permet un suivi géolocalisé en temps réel des porteurs du bracelet.

Le marché de la fourniture des bracelets électroniques a été attribué à Colombe Cyber Defense Operations Center (CCDOC), filiale du Groupe La Colombe, dans le cadre d’un partenariat public-privé d’environ 6 milliards FCFA. Ce choix a soulevé de nombreuses interrogations. Des informations de presse ont révélé que l’un des responsables de la société Colombe serait le gendre de l’ancienne ministre de la Justice, Me Aïssata Tall Sall. Cette dernière a fermement démenti toute implication dans l’attribution du contrat, assurant que le marché avait été conclu avant sa prise de fonction.

Selon les textes en vigueur, seuls les justiciables condamnés à des peines inférieures ou égales à trois ans peuvent bénéficier du bracelet électronique. En sont exclus les auteurs de crimes graves tels que le viol, la pédocriminalité ou le trafic de drogue. Les personnes éligibles doivent également justifier de garanties de résidence et d’insertion. Le bracelet peut être porté de jour (souvent de 6h à 22h, du lundi au samedi), avec obligation de rester au domicile en dehors de ces horaires.

L’affaire la plus médiatisée liée à ce dispositif concerne Birane et Ismaïla Ngom, frères de l’ancien député Farba Ngom. Inculpés pour des faits présumés de blanchiment de capitaux, escroquerie sur les deniers publics et association de malfaiteurs, ils ont été placés sous bracelet électronique le 19 mai 2025, par décision du juge du 2e cabinet. Un article de presse a ensuite évoqué le déplacement de Birane Ngom au Maroc, laissant entendre qu’il aurait quitté le territoire national malgré sa surveillance. Ces informations ont toutefois été formellement démenties : selon des sources judiciaires, aucune autorisation de sortie du territoire n’a été délivrée, et l’intéressé n’a pas quitté Dakar depuis sa mise sous contrôle. La Chambre d’accusation a d’ailleurs confirmé la décision du juge, rejetant l’appel du parquet qui souhaitait voir les deux frères placés en détention préventive.

Toutefois, des cas récents de détenus ayant réussi à quitter le territoire sénégalais alors qu’ils étaient censés être sous surveillance électronique alimentent de sérieuses inquiétudes. Ces incidents, bien que peu documentés officiellement, relancent le débat sur la fiabilité réelle du système, notamment sur le fonctionnement technique des dispositifs, le niveau de vigilance du centre de contrôle, et les possibles complicités internes. Il y a lieu de fouiller sérieusement les zones d’ombre entourant la qualité des bracelets électroniques, leur efficacité sur le terrain, ainsi que les conditions de leur utilisation. À quoi sert un système de surveillance si des individus peuvent franchir les frontières sans déclencher d’alerte ? La question interpelle et mérite des réponses claires.

À ce jour, aucune évasion formellement confirmée par les autorités judiciaires n’a été rendue publique. Le système est censé déclencher immédiatement une alerte en cas de rupture du signal, de tentative de retrait du bracelet, ou de franchissement d’une zone interdite. Mais ces garanties sont aujourd’hui remises en cause, à mesure que les rumeurs et les soupçons s’accumulent.

L’introduction du bracelet électronique constitue sans conteste un progrès pour le système pénal sénégalais. Il offre une alternative crédible à l’enfermement tout en assurant un suivi des personnes mises en cause ou condamnées. Cependant, la gouvernance du projet, le choix du prestataire, la gestion des alertes, et le respect strict du cadre judiciaire restent au cœur des préoccupations. La justice sénégalaise devra désormais prouver que cette réforme, aussi ambitieuse soit-elle, est avant tout rigoureuse, sécurisée et équitable.