L’affaire dite de l’ASERGATE, qui secoue depuis plusieurs mois l’Agence Sénégalaise d’Électrification Rurale (ASER), prend une tournure explosive. Selon le député Thierno Alassane Sall, qui a rendu public un mémoire détaillé, près de 37 milliards de FCFA, soit l’avance de démarrage d’un marché d’électrification rurale confié à l’entreprise espagnole AEE POWER EPC, ont disparu depuis plus d’un an sans explication. Le marché, d’un montant total de 91 milliards de FCFA, portait sur l’électrification de 1 600 villages. Mais plus de quatorze mois après le décaissement, aucune avancée notable n’a été constatée sur le terrain.
Signé en décembre 2022 puis officiellement immatriculé en février 2024, le contrat a rapidement été au centre de vives controverses. Plusieurs anomalies majeures sont pointées du doigt : des garanties nulles, la SONAC ayant émis des cautions d’un montant de 56 millions d’euros (37 milliards FCFA) sans paiement préalable des primes, en violation flagrante de l’article 13 du Code CIMA, qui conditionne la validité des garanties à ce paiement ; un règlement des primes tardif et douteux, probablement financé sur fonds publics ; et une absence totale de transparence. Malgré les interpellations répétées de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARCOP), l’ASER n’a jamais fourni de preuves claires ni d’explications sur l’utilisation des fonds.
L’affaire a rapidement pris une dimension politico-judiciaire. En octobre 2024, l’ARCOP a suspendu le marché, décision confirmée par la Cour suprême le mois suivant. Mais en février 2025, une nouvelle ordonnance a levé la suspension, après le remplacement du juge des référés. Une volte-face qui suscite de lourds soupçons d’ingérence politique et de manipulation judiciaire. Pendant ce temps, les bailleurs du projet – la banque Santander et l’assureur-crédit CESCE, tous deux espagnols – maintiennent leur suspension des décaissements, exigeant des justifications sur l’usage des fonds déjà transférés.
Selon le mémoire, plus de 40 % du budget global a déjà été consommé sans résultat concret. « Cette situation expose le Sénégal à un appel à la garantie souveraine pour rembourser un crédit sans contrepartie réelle », avertit Thierno Alassane Sall. Si les bailleurs venaient à déclarer une perte, l’État sénégalais pourrait être contraint de rembourser sur fonds publics, aggravant encore la pression sur le budget national.
Au-delà de l’aspect financier, le scandale jette une ombre sur la crédibilité des institutions. Les décisions contradictoires de la Cour suprême, les silences de la SONAC et les manœuvres de l’ASER alimentent les soupçons de corruption et de collusion au sommet de l’État. Sur le plan international, l’affaire risque d’entamer la confiance des bailleurs étrangers envers le Sénégal. « Si même la Banco Santander, partenaire de l’Espagne, s’alarme publiquement de mouvements de fonds suspects, qu’en sera-t-il demain des autres investisseurs ? », s’interroge le député.
Thierno Alassane Sall demande l’annulation immédiate du marché, la mise sur liste noire d’AEE POWER EPC, et l’ouverture d’enquêtes judiciaires pour identifier les responsabilités dans ce qu’il qualifie de « détournement de deniers publics ». « Derrière ces milliards disparus, ce sont des villages privés d’électricité, des familles condamnées à l’obscurité et un pays qui recule », dénonce-t-il.
Un an après les alertes de la banque Santander, le mystère reste entier. Mais pour le parlementaire, la question est désormais claire : qui a couvert la disparition de 37 milliards FCFA, et pourquoi ?