‎Foncier au Sénégal : Que s’est-il vraiment passé ?

Pour la mémoire collective, le droit à l’information, la transparence, et pour que cela ne se reproduise plus. ‎ ‎Le 1er mai 2024, le président de la République créait la surprise en effectuant une visite inopinée à Mbour 4, à Thiès. Largement médiatisée, cette descente visait à constater de visu des « attributions irrégulières » de parcelles, faites selon les autorités au mépris des règles d’urbanisme, de planification et des droits collectifs .

‎Un coup de tonnerre dans un ciel déjà chargé par la crise foncière, qui a aussitôt entraîné une cascade de décisions gouvernementales d’une rare intensité.

‎I – La visite présidentielle et l’effet domino sur la gestion foncière

‎Dans la foulée, le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye a pris des mesures drastiques contre les constructions jugées illégales sur la Corniche ouest de Dakar, répondant ainsi aux préoccupations du Premier ministre Ousmane Sonko. Depuis le 26 avril 2025, toutes les opérations de construction y sont suspendues, le temps de réexaminer les conditions d’attribution des terres dans une zone marquée par des scandales fonciers depuis 2020.

‎Le gouvernement est allé plus loin en gelant, pour trois mois puis quarante-cinq jours supplémentaires, l’ensemble des opérations immobilières dans plusieurs localités. Objectif affiché : mettre fin aux lotissements irréguliers, à la spéculation et aux dérives foncières.

‎Sont concernés : BOA, Hangars des Pèlerins, EOGEN 1 et 2, Terme Sud, Recasement 2, Cité Batterie, EGBOS, Diamalaye, le littoral dakarois (Corniche-Ouest et Est), mais aussi les plans d’urbanisme de Guédiawaye et Malika, les pôles urbains de Bambilor, Dény Birame Ndao et Daga Kholba, une partie de la zone du Lac Rose, la Nouvelle Ville de Thiès, Mbour 4, Pointe Sarène hors zone SAPCO, ainsi que Ndiébène Gandiole à Saint-Louis.

‎Une décision saluée par une grande partie de l’opinion publique. Enfin, le pouvoir semblait s’attaquer à l’un des dossiers les plus sensibles : celui des terres.

‎Mais très vite, la suspension a engendré incertitudes et blocages : chez les notaires, promoteurs, services fiscaux, et surtout parmi les simples citoyens.

‎Un comité technique devait clarifier la situation et proposer des recommandations sur le Domaine Public Maritime (DPM) et sur les lotissements de Dakar, Thiès et Saint-Louis. Dans la foulée, le Premier ministre annonçait l’annulation de plusieurs projets phares, dont EOGEN 1 et 2, le PUD de Guédiawaye et Yeumbeul, ou encore la Nouvelle Ville de Thiès.

‎Le 29 janvier 2025, la Direction Générale des Impôts et Domaines (DGID) assouplissait le climat en autorisant partiellement certaines procédures domaniales et cadastrales, et totalement dans d’autres zones.

‎La transparence devait être garantie par un double mécanisme : la DSCOS chargée de vérifier les attributions pour les particuliers ne possédant qu’une seule parcelle, et la Primature pour ceux qui en détenaient plusieurs.

‎Mais après le vacarme médiatique et politique, c’est le silence qui s’est installé. Les mainlevées se font désormais discrètement, sans annonce publique ni justification claire. Un contraste saisissant : beaucoup de bruit pour dénoncer, mais presque aucun écho pour expliquer.

‎II – Le droit du peuple à la vérité

‎À ce jour, aucune communication officielle n’a été faite sur la composition, la feuille de route ou les résultats du comité technique d’audit. Ce qui devait être un instrument de transparence s’apparente désormais à un écran de fumée.

‎Ni compte rendu, ni calendrier, ni bilan. Pourtant, il s’agit d’une affaire qui touche directement au patrimoine foncier, à la dignité des populations, à l’honneur des anciens décideurs, et au crédit de la République.

‎Pendant ce temps, les citoyens attendent. Les spéculations prospèrent. Pourquoi ce silence ? Quelles terres sont réellement auditées ? Quels moyens sont mobilisés ? Et surtout : à qui profite ce flou ?

‎Il ne s’agit pas d’alimenter la polémique, mais de réaffirmer le droit à l’information et à la sincérité dans la gestion du foncier.

‎Si des irrégularités ont été constatées, pourquoi n’y a-t-il pas eu poursuites judiciaires ? Si elles n’existent pas, pourquoi avoir laissé planer l’idée d’un scandale généralisé ?

‎Des questions simples demeurent sans réponse :

‎Qui a pris quoi ?

‎Au nom de quoi ?

‎Qu’a décidé l’État ?

‎Pourquoi les citoyens concernés ne sont-ils pas informés ?


‎Ces décisions spectaculaires ont pourtant bouleversé la vie de milliers de Sénégalais : familles ayant payé leur terrain, jeunes en quête de leur premier logement, investisseurs bloqués… Mais aucun mécanisme de recours, d’indemnisation ou même de concertation n’a été mis en place.

‎III – Le spectre des pratiques du passé

‎Dans ce contexte tendu, l’annonce de la cession d’une partie des anciens terrains de l’armée française suscite de nouvelles inquiétudes. Ce qui pouvait être une opportunité nationale de reconversion stratégique ressemble à un remake des décisions opaques du passé.

‎Comment ne pas rappeler les cas de l’aéroport Léopold Sédar Senghor ou du CICES ? Des sites emblématiques, progressivement morcelés et cédés au nom du développement, mais sans vision d’ensemble ni consultation des populations.

‎À l’époque déjà, des alertes avaient été lancées. Mais les logiques spéculatives et les intérêts privés avaient fini par l’emporter. Aujourd’hui, le risque est grand de retomber dans les mêmes travers, alors même que les suspensions récentes visaient précisément à éviter ce type de dérives.

‎Le foncier n’est pas une marchandise ordinaire. Il est un outil de souveraineté, de justice sociale et de mémoire collective. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la gestion des terres, mais notre capacité à imaginer un avenir commun, durable et équitable.

‎Cette crise doit être l’occasion d’une réforme courageuse, citoyenne et participative. Elle ne doit pas finir dans l’oubli ou se réduire à de simples communiqués.

‎Mais cela suppose une condition essentielle : dire la vérité au peuple.
‎Habib Vitin : Président du mouvement Thiès d’abord