La Plateforme paysanne Fippou Jotna a tenu une conférence de presse ce vendredi pour alerter sur la situation critique que traverse le monde rural sénégalais, notamment en ce qui concerne la commercialisation de l’arachide et les mésententes autour de la production. Cette plateforme regroupe plusieurs organisations et syndicats du monde rural, dont Ibrahima Thiam, syndicaliste des 3P, Bassirou Ba de Aar Sunu Moomel, Modou Diouf de l’Union du monde rural, Badara Sall, syndicaliste, éleveur, paysan et pêcheur à Saint-Louis, Daouda Seck de l’Association des Maraîchers du Sénégal, et Cheikh Ndiaye, représentant des producteurs ruraux. La Plateforme annonce son intention de créer une fédération nationale des organisations paysannes, afin de mieux structurer la filière et défendre les intérêts des producteurs.
La campagne de commercialisation de l’arachide 2025 s’enlise dans une crise profonde et multidimensionnelle. Retards institutionnels, insuffisance des capacités industrielles, fermeture prolongée du marché d’exportation et maintien d’une taxe jugée excessive plongent les producteurs dans une impasse économique sans précédent.
Contraints de vendre à perte ou de conserver des stocks invendus, de nombreux paysans peinent à faire face à leurs besoins les plus élémentaires. Ibrahima Thiam alerte : « Plus d’un mois que personne ne peut vendre son arachide. Nous sommes abandonnés par le gouvernement. Le retour des tarare est un recul pour le monde rural. On en a marre des promesses, nous voulons des actes. Il faut nous permettre d’écouler notre production. Les paysans doivent pouvoir vivre dignement de leur travail et faire vivre leur famille. »
Depuis près de trois semaines, producteurs, syndicats et opérateurs économiques multiplient initiatives, concertations informelles et actions collectives pour sauver une campagne qui constitue, pour beaucoup, la seule source immédiate de revenus et de survie économique. Malgré les pertes financières qu’elle implique, la vente partielle de la production s’impose à des exploitants agricoles désemparés, contraints de faire face à des charges incompressibles : frais de scolarité, dépenses de santé, remboursement de dettes. Cette situation met en lumière la fragilité structurelle des exploitations familiales, fortement dépendantes du succès de la commercialisation.
Quatre semaines après le début officiel des opérations, le marché reste atone. Dans de nombreuses zones, les producteurs repartent avec leurs stocks invendus, faute d’acheteurs. Dans les villages, les revenus tirés des autres cultures sont presque épuisés, accentuant la précarité des ménages ruraux.
Le débat sur le volume réel de la production nationale d’arachide demeure vif. Tandis que certaines sources évoquent près d’un million et demi de tonnes, le ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage avance un chiffre officiel de 960.000 tonnes. Au-delà des divergences, un consensus se dégage : les capacités d’absorption des industries huilières nationales sont largement insuffisantes. Sur le terrain, l’absence de nombreuses entreprises industrielles, souvent en difficulté de trésorerie, est manifeste. Incapables de mobiliser les ressources nécessaires à l’achat massif de graines, elles laissent les producteurs sans débouchés. Les points de collecte et centres d’achat promis sont peu nombreux et, dans plusieurs localités, le matériel de criblage exigé par les nouvelles normes est inexistant ou vétuste.
Cheikh Ndiaye dénonce la responsabilité directe de l’État et de la SONACOS : « Nous interpellons l’État sur la situation du monde rural. Même quand les récoltes sont bonnes, les paysans vendent leurs produits à des intermédiaires à des prix très faibles. Comment s’en sortir quand on se fait exploiter ? L’État est complice de cette situation avec la SONACOS, car pour chaque kilo acheté, l’État lui ajoute 80 francs. Comme la SONACOS ne peut pas tout acheter, il faut ouvrir les frontières pour que nous puissions écouler ailleurs. »
Pour de nombreux acteurs, le retour des opérateurs chinois apparaît comme une solution centrale pour sortir la filière de l’impasse. Ces partenaires avaient structuré une chaîne de valeur locale dynamique, favorisant l’emploi saisonnier des jeunes et des femmes et offrant des prix plus compétitifs aux producteurs.
À l’aube de la nouvelle année, les membres de la Plateforme, à travers Fatou Kiné Ndiaye et ses pairs, appellent à une réorganisation des opérations, une révision de la fiscalité à l’export et une implication réelle des opérateurs économiques, afin de restaurer la confiance, sécuriser les revenus paysans et préserver la stabilité sociale dans les zones rurales.