DR ABDOURAHMANE BA : « La dette n’est pas que des chiffres et des ratios »

La dette publique est trop souvent analysée à travers des ratios et des trajectoires macroéconomiques, comme s’il s’agissait d’un simple problème de chiffres. Cette approche occulte une réalité plus dérangeante : les crises de dette sont d’abord des crises de gouvernance. Au Sénégal, la perspective d’une restructuration révèle moins une fatalité économique qu’une erreur institutionnelle persistante dans la manière de décider, d’engager et de contrôler les finances publiques.

Le débat sur la dette publique continue d’être abordé comme un problème essentiellement macroéconomique, fait de ratios, de trajectoires et de scénarios de croissance. Cette approche rassure par sa rigueur apparente, mais elle échoue à expliquer pourquoi, malgré des diagnostics répétés et souvent pertinents, la situation finit par se dégrader. Lorsque la dette devient une urgence, ce n’est pas parce que les modèles se sont trompés, mais parce que l’État n’a pas été capable de faire ce que ces modèles supposaient possible. La dette publique n’est pas d’abord une équation mal résolue ; elle est le résultat d’une erreur institutionnelle persistante.

La restructuration, lorsqu’elle devient inévitable, est souvent présentée comme une réponse à un choc macroéconomique exceptionnel. En réalité, elle intervient presque toujours après une longue phase de dysfonctionnements silencieux. Ce qui conduit à la restructuration n’est pas l’accident, mais la répétition de décisions prises sans discipline et coordination. La dette ne se dégrade pas brutalement ; elle est progressivement tolérée dans un système qui a cessé de se contraindre lui-même.

L’erreur fondamentale consiste à croire que la soutenabilité de la dette est un problème de niveau. Les marchés et les créanciers ne jugent pas uniquement un stock d’endettement, ils évaluent une capacité à gouverner ce stock dans le temps. Un pays peut supporter une dette élevée s’il dispose d’institutions crédibles ; il peut sombrer avec une dette plus faible si ces institutions sont fragiles. La soutenabilité n’est pas une propriété comptable, c’est une propriété institutionnelle.

Dans le cas du Sénégal, le cœur du problème n’est pas l’absence de diagnostic macroéconomique. Les trajectoires sont connues, les contraintes identifiées, les marges étroites clairement documentées. L’erreur se situe en amont, dans la chaîne de décision publique. Lorsque l’engagement des dépenses échappe au contrôle budgétaire, lorsque les arriérés remplacent le paiement effectif, lorsque les entreprises publiques accumulent des passifs implicites, la dette devient un résidu organisationnel plutôt qu’un choix stratégique.

La dette dite « cachée » n’est pas une anomalie ponctuelle, mais le symptôme d’un système qui engage avant de financer, finance avant de comptabiliser et comptabilise lorsqu’il n’a plus le choix. Ce fonctionnement détruit la crédibilité plus sûrement qu’un choc externe. Ce que les marchés sanctionnent, ce n’est pas l’erreur initiale, c’est la répétition et le retard dans la correction. Une information tardive est plus coûteuse qu’une mauvaise nouvelle anticipée.

Une autre erreur majeure réside dans la confusion entre solvabilité et liquidité. Le Sénégal n’est pas confronté à une impossibilité structurelle de rembourser sur le long terme, mais à une architecture financière qui transforme des tensions gérables en crises de trésorerie. Une dette peut être soutenable sur vingt ans et provoquer un défaut en quelques mois si le pilotage du cash est défaillant. La macroéconomie ne gère pas les échéances quotidiennes ; les institutions, si.

Le morcellement de la responsabilité financière publique aggrave cette vulnérabilité. Le budget planifie, le Trésor gère l’urgence et refinance, les entreprises publiques s’endettent, le système bancaire absorbe, sans qu’un centre de gravité unique ne porte la responsabilité du risque consolidé. Ce fractionnement crée une illusion de contrôle, alors que le système dérive collectivement vers un mur de refinancement.

La structure de la dette révèle cette erreur de gouvernance. Des maturités raccourcies, des pics d’échéances concentrés (comme celle de mars 2026 qui fait trembler), une dépendance excessive aux marchés régionaux sous tension et une exposition indirecte du système bancaire sont autant de choix dictés par la survie à court terme. Ces décisions ne sont pas irrationnelles individuellement ; elles sont destructrices collectivement. Elles traduisent l’absence d’une stratégie de portefeuille assumée.

L’économie politique est systématiquement sous-estimée dans l’analyse de la dette. Les trajectoires budgétaires supposent une capacité à arbitrer contre la facilité politique. Or, sans règles crédibles et sans coûts visibles au non-respect, les objectifs restent déclaratifs. Les marchés l’intègrent bien avant que les chiffres ne se dégradent. La prime de risque n’est pas idéologique ; elle est institutionnelle.

Dans ce contexte, la restructuration n’est pas la cause du problème, mais sa conséquence logique. Elle intervient lorsque l’erreur ne peut plus être masquée par le refinancement. Mais une restructuration limitée aux paramètres financiers, maturités, coupons, haircuts, sans réforme institutionnelle profonde ne fait que déplacer le problème dans le temps. Elle offre un répit, pas une solution.

Le véritable enjeu pour le Sénégal n’est donc pas de réussir techniquement une restructuration, mais d’en faire un point de bascule institutionnel. Cela implique de sécuriser la chaîne d’engagement des dépenses, d’interdire toute création de passifs non tracés, d’intégrer pleinement les entreprises publiques dans le risque souverain et de rendre la gestion de trésorerie centrale et stratégique.

La discipline budgétaire ne peut plus être un objectif abstrait. Elle doit être rendue opérationnelle par des règles exécutoires, une transparence régulière et une responsabilité clairement assignée. La crédibilité ne se proclame pas dans un programme, elle se construit par la répétition de comportements prévisibles.

Le pilotage de la dette doit changer de nature. Il ne s’agit plus de « trouver des financements », mais de gérer un portefeuille de risques. Réduire les pics de refinancement, allonger les maturités, limiter l’exposition au change, préserver le système bancaire et protéger le crédit à l’économie réelle sont des choix stratégiques qui exigent une discipline institutionnelle forte.

Enfin, il faut accepter une vérité inconfortable : la dette publique est un test de maturité de l’État. Les pays qui traversent les crises de dette ne sont pas ceux qui évitent l’endettement, mais ceux qui corrigent rapidement leurs erreurs institutionnelles. Le Sénégal dispose des compétences techniques et du capital humain nécessaires. Ce qui reste à démontrer, c’est la capacité à placer la réforme institutionnelle au-dessus des ajustements conjoncturels.

La restructuration, si elle a lieu, ne devra pas être présentée comme une réponse à une fatalité économique, mais comme la correction tardive d’une erreur de gouvernance. Car la dette publique n’est jamais qu’un miroir. Et ce qu’elle reflète aujourd’hui, ce n’est pas l’échec d’un modèle macroéconomique, mais la nécessité urgente de refonder les règles qui organisent la décision financière de l’État.

Dr Abdourahmane Ba
Président Think Tank FOYRE
Expert en Évaluation des Politiques Publiques, Évidence, Management et Stratégie de Développement