ENSEIGNEMENT, SANTÉ : Le Sénégal forme, l’étranger recrute

La récente polémique autour du recrutement d’enseignants-chercheurs sénégalais par des universités guinéennes continue de susciter interrogations et inquiétudes. Dans un communiqué publié ce lundi, le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) a tenu à apporter des précisions, rappelant qu’un enseignant-chercheur sénégalais « ne saurait être engagé par un contrat de travail dans la fonction publique d’un autre pays, en dehors des mécanismes de coopération dûment ratifiés et de la délivrance de fonctions de services prévues par les textes en vigueur ».

Le ministère indique avoir saisi les recteurs des universités publiques afin de vérifier l’exactitude des informations faisant état de recrutements en Guinée. Il rappelle par ailleurs que le Sénégal et la Guinée ont signé, le 23 mai 2025, un protocole d’accord de coopération universitaire et scientifique, prévoyant notamment la mobilité des enseignants et des étudiants. Les modalités d’application de cet accord doivent toutefois être précisées dans le cadre d’un comité de suivi à mettre en place. 

Si ces clarifications visent à rassurer l’opinion publique, elles n’éteignent pas totalement les préoccupations. Pour de nombreux observateurs, cette affaire met en lumière un phénomène plus profond : celui d’une fuite progressive des compétences sénégalaises, y compris dans l’enseignement supérieur. Même encadrée par des accords de coopération, la mobilité internationale peut parfois masquer une perte réelle de ressources humaines qualifiées, dans un contexte où les universités sénégalaises font face à un déficit d’enseignants, à des effectifs pléthoriques et à des conditions de travail souvent jugées peu attractives.

Le paradoxe est frappant. Le Sénégal est reconnu comme l’un des meilleurs pays formateurs de la sous-région, produisant chaque année des cadres hautement qualifiés dans des domaines stratégiques. Pourtant, ces compétences sont de plus en plus sollicitées ailleurs, parfois au détriment des besoins nationaux. Le cas des enseignants-chercheurs n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Dans le secteur de la santé, la fuite des cerveaux est encore plus visible. Médecins, infirmiers et spécialistes sénégalais migrent massivement vers le Canada, la France et d’autres pays européens, attirés par de meilleures conditions salariales, des plateaux techniques plus modernes et des perspectives de carrière plus stables. Cette hémorragie de compétences fragilise durablement le système de santé national, déjà sous pression.

Face à cette réalité, les assurances réglementaires du ministère, bien que nécessaires, apparaissent insuffisantes pour endiguer le phénomène. Au-delà du respect des textes, la question centrale demeure celle de l’attractivité du service public sénégalais, qu’il s’agisse de l’enseignement supérieur, de la santé ou d’autres secteurs clés. Sans une amélioration significative des conditions de travail, de rémunération et de reconnaissance professionnelle, le Sénégal risque de continuer à former des talents qui iront renforcer les systèmes étrangers. Ainsi, plus qu’un simple débat juridique sur la régularité des contrats, l’affaire des enseignants-chercheurs recrutés en Guinée relance une réflexion urgente sur la valorisation des compétences nationales et sur les politiques à mettre en œuvre pour freiner une fuite des cerveaux devenue, dans plusieurs domaines, une réalité préoccupante.S. F