DR LY SUR L’AFFAIRE ASER : « Jean-Michel Sène, ou l’indécence de la manipulation »

À la suite de la décision rendue le 22 janvier 2026 par la Cour suprême, Monsieur Jean Michel Sène, Directeur général de l’ASER, s’est livré, dans une jubilation à peine contenue sur les réseaux sociaux, à une vaste opération de communication destinée à semer la confusion dans l’opinion publique. À l’en croire, la haute juridiction aurait « définitivement levé tous les obstacles » à l’exécution du marché d’électrification rurale, insinuant une validation tacite de sa gestion et réduisant au silence toute critique. Cette lecture est fausse et dangereusementtrompeuse.

Ce que la Cour suprême a réellement jugé

Contrairement au récit servi par le DG de l’ASER, la Cour suprême n’a jamais statué sur le fond du marché, encore moins sur la régularité de son exécution ou sur l’utilisation des 37 milliards de francs CFA versés au titre de l’avance de démarrage.

La décision invoquée porte exclusivement sur un recours pour excès de pouvoir dirigé contre l’ARCOP, relatif à un éventuel abus de pouvoir dans la suspension du marché intervenue en octobre 2024. Rien de plus. Rien de moins.

Autrement dit, la Cour ne s’est prononcée ni sur la responsabilité de l’ASER, ni sur les lourds soupçons entourant l’exécution du projet, ni sur la disparition inexpliquée de dizaines de milliards versés à AEE Power EPC au titre de l’avance. Elle s’est strictement limitée à apprécier la légalité de l’intervention de l’ARCOP dans l’exercice de ses compétences. Assimiler cette décision à un quitus sur la gestion du projet revient à en détourner l’objet et à induire l’opinion en erreur. « Le dossier est complètement vidé », jubilait pourtant, sans retenue, le DG de l’ASER, une déclaration aussi infondée qu’indécente.

Plus troublant encore, l’activation soudaine de la Cour suprême intervient dans un contexte où une plainte déposée par le parlementaire Thierno Alassane Sall devant le Pool judiciaire financier (PJF), précisément au sujet des 37 milliards, fait l’objet de diligences de la Section de recherches de la gendarmerie. Or, ce recours pour excès de pouvoir était en veille depuis plus d’un an au niveau de la haute juridiction. Sa réactivation à ce moment précis ne peut qu’interpeller : cette séquence judiciaire vise-t-elle réellement à éclairer l’opinion, ou à servir une stratégie de brouillage et de diversion au profit de l’ASER ?

Je me priverai, pour l’instant, de revenir sur le processus qui a conduit à cette rétractation de la Cour suprême, ainsi que sur le changement de chambre (commerciale) pour trancher un contentieux administratif.

Une suspension courte, mais volontairement grossie

Autre pilier de la manipulation : la durée réelle de la suspension du marché. Le DG de l’ASER tente de faire croire que l’ARCOP aurait durablement paralysé le projet, expliquant ainsi les retards accumulés. Les faits, eux, sont têtus.

La suspension du marché n’a duré qu’environ quatre (4) mois, de novembre 2024 au 21 février 2025, date à laquelle elle a été levée à la suite de l’intervention de la Cour suprême. Depuis cette date, aucun obstacle juridique ne s’oppose à la poursuite normale du projet.

Or, près d’un an plus tard, le DG est incapable de présenter ne serait-ce que 40 % des 1 740 villages à électrifier, un seuil pourtant cohérent avec le niveau d’avance déjà décaissé. Attribuer ces contre-performances à l’ARCOP apparaît ainsi en décalage flagrant avec la réalité observée.

La justice ayant, selon ses propres mots, « dégagé la voie », la persistance d’un taux d’exécution dérisoire ne peut désormais s’expliquer que par la gestion interne du projet ou par la disparition des fonds alloués à son démarrage, à lui d’en préciser la cause.

Une stratégie de diversion parfaitement rodée

En brandissant la décision de la Cour suprême comme un trophée politique et médiatique, le DG de l’ASER cherche avant tout à déplacer le débat. Il ne s’agit plus de répondre à la question centrale où sont passés les 37 milliards déjà décaissés? mais de disqualifier l’ARCOP et de se poser en victime d’un prétendu acharnement administratif. Cette stratégie vise à faire oublier plusieurs faits troublants :

• un taux de réalisation extrêmement faible ;

• une absence de traçabilité claire sur l’utilisation des avances ;

• un décalage abyssal entre les montants mobilisés et les réalisations effectives sur le terrain.

l’aveu par la fuite en avant

Lors de sa tournée à Linguère, le DG s’est montré particulièrement loquace. Pour se défausser, il a accusé la partie sénégalaise du marché (AEE Power Senegal), affirmant qu’elle lui aurait adressé un courriel pour réclamer 27 milliards de francs CFA sur les 37 milliards décaissés.

Cette sortie ouvre deux scénarios. Aucun ne joue en sa faveur.

• Premier scénario : AEE Power Sénégal, se considérant comme co-contractant, est en droit de saisir l’ASER pour réclamer les ressources nécessaires au démarrage de la partie du projet qui la concerne. Cela ne constitue ni une faute ni une infraction. Présenter cette démarche comme suspecte relèverait alors d’une manipulation délibérée.

• Second scénario : AEE Power Sénégal n’a pas ce droit. Dans ce cas, la demande pourrait s’analyser comme une tentative d’extorsion ou de concussion. Pourquoi, dès lors, le DG ne l’a-t-il jamais signalée aux autorités compétentes ? Pourquoi aucun signalement, aucune plainte, aucuneprocédure connue?

Dans les deux cas, une conclusion s’impose : Monsieur Jean-Michel Sène est en faute.

Par ailleurs, soutenir que les décaissements seraient intervenus avant sa prise de fonction ne suffit pas à dissiper l’ampleur des soupçons. Un directeur général qui affirme avoir renégocié un marché « surfacturé » reconnaît, de fait, l’existence d’une anomalie grave. Or, une surfacturation se tranche devant les juridictions compétentes, et ses auteurs, ainsi que leurs complices éventuels, doivent être identifiés et poursuivis.

Surtout, lorsqu’on a la charge de l’opérationnalisation d’un projet, on corrige les irrégularités, on sécurise les procédures et on supervise la bonne exécution. Ici, le DG se comporte davantage en chargé de communication, voire en protecteur, de ceux sur qui pèsent des soupçons de détournement (AEE Power EPC), alors qu’il devrait être le premier à exiger des comptes et à saisir la justice.

Plus préoccupant encore : le Premier ministre est venu à sa rescousse dès l’éclatement de cette affaire. Si Ousmane Sonko peut blanchir Jean-Michel Sène avant la justice, il devrait, a minima, pouvoir dire qui est responsable de la disparition des fonds décaissés. Car, précisément, lorsque Thierno Alassane Sall porte plainte contre X, il n’a qu’une certitude : les fonds ont été décaissés, les travaux sont extrêmement insignifiants, mais l’identité du ou des responsables n’est pas établie. C’est à la justice de le déterminer. En attendant, Jean-Michel Sène demeure comptable de l’intérêt général dans ce dossier.

La question centrale demeure entière, incontournable et sans réponse crédible à ce jour qu’est-il advenu des ressources publiques engagées et pourquoi le projet n’avance-t-il pas ?

Aucune décision de justice, aussi habilement détournée soit-elle, ne pourra durablement masquer cette réalité. Ce dossier ne sera pas clos par des communiqués ni par des lectures accommodantes de décisions judiciaires, ou la diabolisation de ceaux qui posent des questions légitimes, mais par des faits, des chiffres et des comptes. Or, ils manquent toujours.

Dr Madior Ly

République des valeurs – Diaspora (France)