Le poste de Directeur des Domaines au Sénégal semble être devenu, au fil des années, un siège à haut risque, voire une fonction « maudite ». En témoignent les démêlés judiciaires successifs des trois derniers titulaires de cette direction stratégique, tous aujourd’hui éclaboussés par des scandales liés à la gestion foncière. Un fait qui interroge sur la sensibilité extrême de ce poste, cœur névralgique des tensions autour du foncier au Sénégal.
Trois directeurs, trois affaires
Tout commence avec Mamadou Mamour Diallo, nommé Directeur national des Domaines en 2015 par le président Macky Sall. Son nom restera associé à la très médiatisée affaire des 94 milliards F CFA, qui l’opposait à l’opposant Ousmane Sonko. Une affaire aux multiples rebondissements judiciaires et politiques qui ternira durablement son passage à ce poste, même s’il finira par être nommé à la tête de l’ONAS, qu’il quittera en avril 2024.
En avril 2019, Mame Boye Diao prend le relais. Inspecteur principal des Impôts et des Domaines, il gravira ensuite les échelons jusqu’à diriger la Caisse des Dépôts et Consignations. Mais son nom resurgit dans l’actualité judiciaire en juin 2025, inculpé et placé sous bracelet électronique dans le cadre d’un dossier explosif lié à l’attribution irrégulière du terrain du futur Palais de justice de Pikine-Guédiawaye. Il n’est pas seul : plusieurs anciens responsables de l’administration foncière et du ministère de la Justice sont également visés, dont Abdoulaye Sy (ex-DAGE), Cheikh Guèye (entrepreneur) et Mohamed Anas El Bachir, ancien directeur des constructions.
Dernier en date : Mamadou Gueye, nommé directeur des Domaines en février 2023, en remplacement de Mame Boye Diao. Il est aujourd’hui introuvable. Un mandat d’amener a été délivré contre lui, alors qu’il serait hors du territoire national. La Division des Investigations Criminelles (DIC) est désormais chargée de le retrouver dans le cadre de la même affaire.
Le poste le plus sensible de l’administration ?
Depuis le 25 avril 2024, c’est Abdou Gning, inspecteur des Impôts et des Domaines, qui occupe la fonction. Une mission aussi prestigieuse que périlleuse, tant les enjeux fonciers au Sénégal sont sources de tension, de spéculations et, de plus en plus, de poursuites judiciaires.
Et pour cause : le Directeur des Domaines est au cœur du système de gestion du patrimoine foncier de l’État. Il centralise les données, veille à la légalité des transactions, suit les projets domaniaux, gère le contentieux, et participe même à l’élaboration du budget foncier de l’État. Il est le garant du patrimoine immobilier public et la porte d’entrée de toutes les ambitions, intérêts et appétits autour du sol sénégalais.
Un symptôme d’un système à risque ?
Ce qu’on appelait autrefois des “affaires administratives” semble désormais relever de véritables affaires judiciaires, avec des implications graves pour ceux qui dirigent. Le poste attire les projecteurs… et les soupçons. Le cas des trois directeurs successifs confrontés à la justice – Mamour Diallo, Mame Boye Diao et Mamadou Gueye – soulève des questions fondamentales :
• Y a-t-il une malédiction au sommet de la Direction des Domaines ?
• Ou s’agit-il plutôt d’un symptôme structurel d’un système où le foncier reste le nerf de la guerre, entre clientélisme, pression politique et corruption ?
Le défi d’Abdou Gning : restaurer la confiance
Le nouveau directeur des Domaines, Abdou Gning, hérite d’un poste brûlant, dans un climat de méfiance généralisée. Sa mission : restaurer l’intégrité, la transparence et l’autorité morale de l’administration foncière, dans un contexte où les litiges autour du foncier minent la paix sociale et où l’opinion publique exige plus que jamais des comptes.
Si la justice doit suivre son cours pour chaque cas, il est urgent d’engager une réflexion globale sur la gouvernance foncière au Sénégal. À défaut, le poste de Directeur des Domaines risque de rester, pour longtemps encore, un trône éphémère sur un volcan juridique.
Par Sadio FATY