La dernière sortie médiatique du Président Bassirou Diomaye Faye a eu l’effet d’une bombe à retardement dans le paysage politique sénégalais. En affirmant, avec une sérénité toute glaciale, sa qualité de Chef de l’État et en laissant planer l’épée de Damoclès sur d’éventuels manquements à la discipline, en visant sans le nommer, Ousmane Sonko, le locataire de la Présidence a brisé un tabou.
Dans les rangs de l’opposition traditionnelle, un vent d’optimisme a brièvement soufflé. Enfin, pensait-on, le pouvoir se fissure et la guerre des ego va faire exploser le Camp du Pouvoir, et l’alternative reprendra ses droits.
C’est ignorer la redoutable mécanique de ce que l’on pourrait appeler « le dualisme instrumental du Sommet ». Vraie rupture idéologique ou savant stratagème de communication, peu importe. L’essentiel est de comprendre que cette dualité au sommet ne fragilise pas le pouvoir : elle le consolide. Pire, elle fonctionne comme une machine de guerre redoutablement efficace pour achever l’opposition.
Pour comprendre l’impasse dans laquelle se trouve l’opposition, il faut analyser la complémentarité originelle du duo, qui s’est muée en une division des rôles théâtrale.
D’un côté, Ousmane Sonko incarne la fougue de la rue, la radicalité anti-système, la souveraineté intransigeante. De l’autre, Bassirou Diomaye Faye incarne l’apaisement républicain, la rigueur gestionnaire et la continuité de l’État. Lorsque Sonko tape sur la table, Diomaye sourit ; lorsque Diomaye serre la vis de l’État de droit, Sonko endosse la posture du martyr potentiel.
Ce dualisme instrumental permet au pouvoir de couvrir l’intégralité du spectre politique et émotionnel sénégalais. En occupant simultanément l’espace de la contestation (Sonko) et celui de l’ordre institutionnel (Diomaye), le pouvoir ne laisse aucune brèche à exploiter pour les partis de l’ancien monde. L’opposition se retrouve face à un monstre à deux têtes : si elle attaque l’une, l’autre lui barre la route.
La première victime de ce dualisme est l’espace public. La politique sénégalaise est aujourd’hui soumise à un monopole total de l’ordre du jour. Les débats de fond sur le chômage, l’éducation, l’agriculture ou les contrats pétroliers sont écrasés par une seule question obsédante : « Diomaye va-t-il limoger Sonko ? »
Ce face-à-face monopolise les tribunes télévisées et radiophoniques, sature les réseaux sociaux et polarise les discussions de maquis. L’opposition n’est plus un acteur politique ; elle est devenue le public d’un feuilleton politique dont elle n’a pas écrit le scénario, ni maîtriser la diffusion. Même lorsqu’elle tente de proposer une alternative, elle est rattrapée par le récit central. Cela fait l’effet d’un véritable « trou noir médiatique ». Le dualisme agit comme un trou noir : il absorbe toute l’attention politique, ne laissant filtrer aucune lumière sur les initiatives de contre-pouvoir.
C’est ici que le piège devient mortel pour l’opposition, car le dualisme instrumental la condamne à des paradoxes insolubles, peu importe la stratégie qu’elle choisit :
Si elle applaudit Diomaye face à Sonko : L’opposition valide la narration d’un Président fort et républicain. Elle se fait instrumentalisée pour légitimer un pouvoir qu’elle est censée combattre. Pis, elle s’aliène définitivement la jeunesse fervente de Pastef en se positionnant aux côtés de l’establishment.
Si elle soutient Sonko contre Diomaye : Elle perd toute crédibilité institutionnelle et apparaît comme la simple queue de poisson d’un homme qu’elle a pourtant traîné dans la boue pendant des années. Elle disparaît dans l’ombre du tribun de Ziguinchor.
Si elle dénonce une « comédie », un faux duel calculé : Elle prend le risque de paraître cynique, déconnectée des réalités, et complotiste. Car pour des millions de Sénégalais, la brouille est humaine, palpable, et les passions sont bien réelles.
Dans tous les cas de figure, l’opposition perd la face. Sonko, en critiquant le gouvernement, a même volé à l’opposition sa fonction naturelle : l’opposition de l’intérieur est devenue la principale force de critique de l’exécutif, rendant l’opposition de l’extérieur purement et simplement obsolète.
Envisageons maintenant l’hypothèse d’une candidature de Sonko face à Diomaye en 2029. L’opposition traditionnelle s’en réjouit d’avance, espérant que la division fera chuter la mobilisation en faveur de Pastef.
C’est une erreur d’analyse tragique. Une élection Diomaye contre Sonko ne serait pas une élection politique classique (Gouvernant contre Alternative), ce serait un référendum identitaire et passionnel sur l’âme de la « Rupture ».
« Qui est le vrai fils spirituel du mouvement de 2021 ? » « Qui a trahi la promesse ? » Une telle élection générerait une mobilisation électorale absolue, d’une intensité jamais vue. L’électorat de la rupture irait voter massivement, non pas par conviction programmatique, mais par ferveur quasi sectaire.
Dans ce tremblement de terre, les voix de l’opposition classique ne seraient que des murmures inaudibles. L’arbre Diomaye-Sonko cacherait la forêt de l’alternative avec une telle opacité que les résultats des autres candidats frôleraient le néant absolu.
En définitive, la question de savoir si la brouille entre Diomaye et Sonko est sincère ou feinte relève de la psychologie, pas de la science politique. Ce qui est certain, c’est que son instrumentalisation, volontaire ou subie, produit un effet mécanique implacable : la mise sous tutelle totale du jeu démocratique sénégalais.
L’opposition n’est pas en train de se faire battre par le pouvoir ; elle est en train de se faire digérer par le récit du pouvoir. Tant qu’elle continuera à réagir au drame du sommet au lieu de le déconstruire, tant qu’elle cherchera à exister dans l’interstice du duo Diomaye-Sonko, elle restera ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un chœur antique, condamné à commenter le destin de deux demi-dieux, depuis les gradins d’un théâtre dont elle a définitivement perdu les clés.
Vraie brouille ou fausse querelle, le face-à-face Diomaye-Sonko aura réussi le tour de force de réduire les partis de l’ancien monde au rang de simples spectateurs.
Malick SONKO,
Analyste politique