J’ai pris le temps de lire le projet de loi de finances 2027. Puis de le relire, jusque dans ses annexes.
Et plus on entre dans les chiffres, plus une contradiction apparaît.
Le Gouvernement nous parle de relance, de transformation économique, d’industrialisation, d’emploi et de souveraineté. Mais son propre budget raconte une histoire beaucoup moins rassurante.
Je veux être juste : des efforts importants sont consentis en faveur de l’agriculture, de la santé et de l’éducation. Il faut les reconnaître.
Mais un budget ne se juge pas seulement à ce qu’il augmente. Il se juge aussi à ce qu’il réduit, à ce qu’il reporte, à ce qu’il doit déjà et, surtout, à sa capacité réelle à faire tourner l’économie.
Or, sur ce terrain, le PLF 2027 soulève quatre questions auxquelles le Gouvernement doit répondre.
OÙ EST LA RELANCE ?
C’est la première question. La croissance attendue pour 2027 n’est que de 2,4 %. Dans le même temps, l’investissement public recule fortement par rapport au budget 2026 ajusté : environ 176 milliards de moins sur ressources internes et près de 61 milliards de moins sur ressources externes.
Au total, ce sont près de 237 milliards de FCFA d’investissement en moins.
Voilà donc un pays qui doit retrouver de la croissance, créer des emplois et transformer son économie, mais dont l’État réduit en même temps son effort global d’investissement.
Il y a mieux.
Le ministère chargé de l’Emploi et de la Formation professionnelle passe d’environ 129 milliards de FCFA en LFI 2026 à 98 milliards en crédits de paiement en 2027.
Près d’un quart en moins.
Le ministère de l’Industrie et du Commerce passe, lui, d’environ 150 milliards à 108 milliards.
Près de 28 % en moins.
Ce sont les chiffres.
Alors je pose une question simple au Gouvernement : où est la relance ?
Comment peut-on faire de l’emploi des jeunes une urgence nationale et réduire aussi fortement les moyens du ministère qui porte cette politique ?
Comment peut-on parler matin, midi et soir d’industrialisation endogène et réduire, un an après l’avoir fortement renforcé, le budget du ministère chargé de l’industrie ?
Et comment prétendre accélérer la transformation économique lorsque l’investissement public global recule de près de 237 milliards ?
On nous répondra sans doute que des projets sont financés ailleurs, que certains crédits ont changé de programme ou de ministère. Très bien. Qu’on nous dise alors lesquels, pour quels montants et avec quels résultats attendus.
Parce qu’un slogan n’est pas une politique économique.
Et une relance qui ne se retrouve ni dans l’investissement, ni dans l’emploi, ni dans l’industrie mérite au minimum quelques explications.
AVANT DE PARLER DE RELANCE DU SECTEUR PRIVÉ, QUE L’ÉTAT COMMENCE PAR PAYER CE QU’IL DOIT
Il y a dans ce PLF une annexe dont on parle beaucoup moins que les grandes annonces : l’annexe X.
Elle mérite pourtant d’être lue.
Au 30 septembre 2026, l’État recensait 80,2 milliards de FCFA de restes à payer.
Sur ce montant, 41,9 milliards concernent l’investissement. Pour les investissements directement exécutés par l’État, 196,9 milliards avaient été pris en charge mais seulement 155,2 milliards effectivement payés.
Derrière ces chiffres, il y a des entreprises.
Il y a des PME sénégalaises qui ont réalisé des travaux, livré des biens ou exécuté des prestations.
Il y a des salariés à payer. Des fournisseurs. Des banques. Des charges fiscales et sociales.
Une créance sur l’État qui reste plusieurs mois sans être payée peut suffire à mettre une PME à genoux.
Il faut donc arrêter de parler du secteur privé sénégalais uniquement dans les discours sur l’entrepreneuriat.
La première façon de soutenir une entreprise qui a travaillé pour l’État, c’est de la payer.
Mais il y a plus troublant encore.
Le PLF 2027 prévoit 480 milliards de FCFA pour l’apurement d’arriérés intérieurs.
480 milliards.
Or l’annexe X fait apparaître 80,2 milliards de restes à payer au 30 septembre.
Je sais parfaitement que « restes à payer » et « arriérés » ne recouvrent pas nécessairement le même périmètre comptable. Justement.
C’est précisément pour cette raison que le Gouvernement doit expliquer la différence.
D’où viennent ces 480 milliards ?
À qui l’État doit-il cet argent ?
Depuis quand ?
Quelle part est due aux entreprises sénégalaises ?
Quels ministères, agences, projets ou marchés sont concernés ?
Quelle part de ces dettes est antérieure à 2024 et quelle part a été constituée depuis ?
Et selon quel calendrier seront-elles réglées ?
Publiez les 480 milliards.
Pas un chiffre global dans un tableau.
La ventilation.
Les bénéficiaires par catégories.
L’ancienneté des créances.
Le calendrier d’apurement.
Quand on demande aux Sénégalais d’accepter des efforts pour rétablir les finances publiques, la transparence ne peut pas être à géométrie variable.
L’ANNEXE X POSE UNE AUTRE QUESTION : À QUOI SERT D’OUVRIR DES CRÉDITS SI L’ARGENT N’ARRIVE PAS SUR LE TERRAIN ?
Un autre chiffre m’interpelle.
Pour les investissements exécutés directement par l’État, le budget 2026 avait ouvert environ 894,4 milliards de FCFA de crédits.
Au 30 septembre, 196,9 milliards avaient été pris en charge et seulement 155,2 milliards effectivement payés.
Je me garderai de présenter le rapport entre ces montants comme le taux définitif d’exécution budgétaire de l’année. Ce serait techniquement contestable : l’annexe X ne retrace pas à elle seule tous les stades de la dépense et il restait encore trois mois avant la clôture de l’exercice.
Mais la question demeure.
Et elle est sérieuse.
Comment expliquer un tel écart, au 30 septembre, entre les crédits ouverts, les montants pris en charge et les paiements effectivement réalisés ?
C’est là que se trouve une partie du vrai débat budgétaire sénégalais.
Nous pouvons voter des centaines de milliards à l’Assemblée nationale. Nous pouvons annoncer des programmes. Nous pouvons multiplier les cérémonies de lancement.
Mais entre le crédit voté et l’argent effectivement décaissé pour réaliser une route, construire une école, équiper un hôpital ou payer une entreprise, il y a parfois un gouffre.
Un budget annoncé n’est pas un budget exécuté.
Le Gouvernement doit donc accepter que le débat parlementaire ne porte plus seulement sur les crédits qu’il demande au Parlement.
Il doit aussi rendre compte de ce qu’il a réellement exécuté.
Combien a été engagé ?
Combien a été ordonnancé ?
Combien a été payé ?
Quels projets ont pris du retard ?
Pourquoi ?
Et combien d’entreprises attendent encore leur argent ?
C’est cela aussi, la reddition des comptes.
LE VRAI MUR DE 2027 EST CELUI DE LA DETTE
Enfin, il faut regarder la dette sans slogans et sans faux-semblants.
En 2027, le service prévisionnel de la dette publique atteint environ 5 856 milliards de FCFA.
5 856 milliards.
Dont environ 4 552 milliards de principal et 1 304 milliards d’intérêts et commissions.
Mais un chiffre mérite particulièrement l’attention : environ 3 520 milliards concernent la dette intérieure, contre 2 335 milliards pour la dette extérieure.
Autrement dit, près de 60 % du service de la dette prévu en 2027 concerne désormais la dette intérieure.
Et plus de 1 265 milliards de FCFA de bons du Trésor arrivent à échéance sur la seule année.
Voilà le mur.
Le problème de la dette sénégalaise ne se résume donc plus aux bailleurs internationaux ou au FMI.
Il est aussi sur notre marché financier régional.
Il concerne notre Trésor.
Il concerne les banques.
Il concerne la capacité de l’État à refinancer ses échéances sans assécher davantage le financement de l’économie.
Et pendant que nous devons refinancer cette masse de dette, payer 1 304 milliards d’intérêts et commissions et prévoir 480 milliards pour apurer des arriérés, nous devons en même temps financer l’école, l’hôpital, l’agriculture, les collectivités, l’emploi et l’investissement.
Voilà pourquoi les Sénégalais ont droit à autre chose que des éléments de langage.
LE GOUVERNEMENT NE PEUT PAS DEMANDER UN CHÈQUE EN BLANC
Je ne conteste pas la nécessité de redresser les finances publiques.
Le Sénégal doit réduire son déficit. Il doit maîtriser sa dette. Il doit remettre de l’ordre dans ses comptes.
Mais redresser les comptes ne peut pas signifier étouffer l’économie réelle.
On ne peut pas demander aux entreprises de créer des emplois tout en leur devant de l’argent.
On ne peut pas promettre l’industrialisation tout en réduisant fortement les crédits du ministère qui doit la conduire.
On ne peut pas faire de l’emploi des jeunes une priorité absolue et réduire d’environ un quart les crédits du ministère chargé de l’emploi et de la formation.
On ne peut pas parler de relance tout en réduisant globalement l’investissement public de près de 237 milliards.
Et surtout, on ne peut pas demander des sacrifices aux Sénégalais sans leur dire précisément où va l’argent.
Je reconnais les efforts budgétaires consentis en faveur de l’agriculture, de la santé et de l’éducation. Ils sont nécessaires et doivent être effectivement exécutés.
Mais le reste du tableau doit être regardé en face.
2,4 % de croissance.
Près de 237 milliards d’investissement public en moins.
Environ 24 % de baisse pour l’Emploi et la Formation professionnelle.
Près de 28 % de baisse pour l’Industrie et le Commerce.
80,2 milliards de restes à payer au 30 septembre 2026.
480 milliards d’arriérés intérieurs à apurer.
5 856 milliards de service de la dette.
Ce ne sont pas des arguments de l’opposition.*Ce sont les chiffres du Gouvernement.
Et ces chiffres posent une question politique fondamentale :après avoir mobilisé autant de ressources pour gérer le passé, que restera-t-il réellement en 2027 pour construire l’avenir ?
C’est à cette question que le Gouvernement doit répondre. Pas par des slogans. Par des chiffres, des échéances et des résultats.
Abdoulaye WILANE
Porte-parole du Parti Socialiste du Sénégal