GOUVERNANCE ET PRODUITS LOCAUX : Les défis d’un tourisme durable au Sénégal

Ce week-end à Thiès, le débat sur l’avenir du tourisme sénégalais a pris une tournure résolument économique et territoriale. Réunis autour d’un panel consacré au thème « Produits locaux : valeur ajoutée de notre tourisme et moteur de transformation économique de nos pôles territoriaux », acteurs du secteur, femmes transformatrices, étudiants et décideurs ont posé un diagnostic sans détour : sans une valorisation assumée des produits locaux, le Sénégal continuera de sous-exploiter son potentiel touristique.


‎Derrière cette conviction, une réalité simple mais souvent négligée : le touriste ne se déplace plus uniquement pour des paysages, mais pour vivre une expérience. Et cette expérience passe, avant tout, par la découverte de l’authenticité. Gastronomie, savoir-faire artisanaux, pratiques culturelles, produits du terroir… autant d’éléments qui constituent désormais le socle de l’attractivité des destinations compétitives à l’échelle internationale.
‎« Le tourisme mondial est aujourd’hui dominé par la quête de sens et de découverte. Ce que nous produisons localement doit devenir notre première vitrine », ont soutenu plusieurs intervenants. Une orientation qui interpelle directement les politiques publiques, à l’heure où le tourisme figure en bonne place dans les axes stratégiques de l’Agenda national de transformation à l’horizon 2050.
‎Mais pour transformer cette ambition en levier de croissance, encore faut-il structurer l’offre. Et c’est là que le bât blesse. De l’avis général, le Sénégal peine encore à construire un récit touristique cohérent autour de ses territoires. Des localités comme Koussanar, Taïba ou Ndiaréme, riches de leur identité culturelle et de leurs productions spécifiques, restent en marge des circuits classiques, faute d’une stratégie de valorisation claire. « Vendre une destination, c’est d’abord raconter son identité à travers ce qu’elle produit », résume Doudou Gnagna Diop président du conseil d’administration de la SAPCO.
‎Au cœur des discussions, la question de la gouvernance du secteur a également été soulevée. Pour M. Diop, le développement du tourisme passe inévitablement par une territorialisation de sa gestion. Il plaide pour un transfert effectif des compétences aux collectivités locales, accompagné de la création d’offices de tourisme au niveau communal. « Il faut rapprocher le tourisme des populations, pour mieux valoriser leurs produits et leurs savoir-faire », a-t-il défendu, annonçant dans la foulée l’organisation prochaine d’un salon à Thiès avec tous ses compagnons de longue date dédié aux produits locaux et au tourisme.
‎Sur le terrain, les femmes apparaissent comme les véritables chevilles ouvrières de cette dynamique. Très présentes lors de la rencontre, notamment venues de Thianaba, Thiès Nord, Keur Mame El Hadj Thialy et de l’Île Ba, elles incarnent cette économie de transformation encore fragile mais porteuse. Entre saponification, transformation agroalimentaire et production artisanale, ces actrices contribuent déjà à structurer une offre locale, même si elle reste confrontée à des défis de normalisation et de compétitivité.
‎Directrice exécutive de GIPS/WAR, Julie Cissé n’a pas éludé ces enjeux. Face aux participantes, elle a insisté sur l’impératif de qualité, de conformité aux normes internationales et de structuration en groupements d’intérêt économique. « Le marché est exigeant. La qualité, l’emballage et la conservation ne sont plus des options », a-t-elle martelé, appelant à rompre avec les logiques de facilité. Elle a, dans la foulée, annoncé des sessions de formation destinées à renforcer les capacités des femmes et des jeunes, tout en les invitant à mieux s’approprier les dispositifs publics existants.
‎Dans un contexte où le “consommer local” peine encore à s’imposer comme réflexe national, plusieurs voix se sont élevées pour appeler à un engagement plus fort de l’État. Vieux Diop, participant, a plaidé pour un accompagnement accru afin de faire de cette orientation une réalité économique durable. Il a également insisté sur la nécessité de promouvoir les produits biologiques, à la fois pour des raisons de santé publique et de valorisation économique.
‎Président de l’Organisation nationale pour l’intégration du tourisme sénégalais (ONITS), Mamadou Ndiaye a salué la portée stratégique de cette rencontre. Selon lui, les conclusions issues des échanges feront l’objet d’une restitution formalisée, susceptible d’alimenter les politiques publiques et d’orienter les décisions futures.
‎Enfin, les étudiants en hôtellerie, restauration et tourisme, présents en nombre, ont exprimé leur volonté de s’inscrire dans cette dynamique. Ils ont notamment appelé à un partenariat renforcé avec les femmes transformatrices, afin d’intégrer davantage les produits locaux dans les chaînes de valeur touristiques.
‎Au terme des échanges, une ligne de force s’impose : le Sénégal dispose des ressources pour bâtir un tourisme compétitif, mais doit désormais faire le choix stratégique de les valoriser. Entre transformation locale, gouvernance territoriale et montée en qualité, c’est toute une chaîne de valeur qu’il s’agit de repenser. Car, au fond, le défi est moins de faire venir les touristes que de leur donner une raison de rester et de revenir.
‎Anta Fofana Konaté (Correspondante)