VISITE DE RASHID DIAB AU SENEGAL : De Khartoum à Dakar, le voyage artistique d’un maître africain

Il est de ces artistes dont le parcours épouse l’histoire de tout un continent. Peintre, pédagogue, intellectuel et ambassadeur de la culture soudanaise, le Dr Rashid Diab a choisi Dakar pour réaffirmer sa foi dans le dialogue des cultures et dans la puissance de l’art africain. De passage dans la capitale sénégalaise à l’invitation de l’ambassade du Soudan, SE Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah, l’artiste de renommée internationale, à travers une interview accordée à notre redaction, a livré une réflexion profonde sur son œuvre, son identité et le rôle de la création dans une Afrique en quête permanente de sens et de renaissance.

Né en 1957 à Wad Madani, au cœur du Soudan, Rashid Diab appartient à cette génération d’artistes qui ont porté l’art africain sur la scène internationale sans jamais renoncer à leurs racines. Formé à l’École des Beaux-Arts de Khartoum avant d’obtenir un doctorat à l’Université Complutense de Madrid, où il enseignera plusieurs années, il a construit une carrière exceptionnelle marquée par des expositions à travers le monde et une réflexion constante sur l’identité culturelle africaine.

« Mon parcours s’est construit en trois étapes : le Soudan, l’Espagne et l’international », explique-t-il. Trois espaces géographiques, mais surtout trois univers intellectuels qui ont nourri sa vision artistique.

Au cœur de l’œuvre de Rashid Diab se trouve une interrogation essentielle : qui sommes-nous ?
Une question qui traverse depuis plusieurs décennies l’histoire de l’art soudanais. Pour l’artiste, le Soudan est bien plus qu’un territoire ; il est un espace de rencontre entre les cultures africaine, arabe et méditerranéenne, un laboratoire vivant où se construit une identité singulière. « Nous avons hérité d’une réflexion menée par plusieurs générations d’artistes sur la question de l’identité. Le Soudan est un lieu où les cultures se rencontrent, se mélangent et produisent une richesse exceptionnelle », affirme-t-il.
Cette diversité culturelle constitue la matière première de son travail. Ses toiles traduisent cette coexistence des influences, mêlant mémoire africaine, héritage arabe et ouverture universelle.

Contrairement aux artistes qui cherchent à reproduire fidèlement le réel, Rashid Diab préfère ouvrir des portes vers l’imaginaire.
Son œuvre évolue à la frontière entre abstraction et figuration. Les couleurs y dialoguent avec les émotions, tandis que les formes suggèrent davantage qu’elles ne montrent. « Je ne veux pas imposer une lecture unique au spectateur. Je préfère lui laisser la liberté d’imaginer, de ressentir et de construire sa propre interprétation », explique-t-il.
Pour lui, l’art ne consiste pas à représenter le monde tel qu’il apparaît, mais à révéler ce qui demeure invisible aux yeux ordinaires.
« Je suis devenu ami avec les couleurs. Elles ont leurs secrets. Elles ne les révèlent qu’à ceux qui prennent le temps de les écouter », confie-t-il.

Si l’univers artistique de Rashid Diab est traversé par la recherche esthétique, il demeure profondément ancré dans les réalités humaines.
Les conséquences des guerres qui ont marqué son pays occupent une place importante dans sa démarche créative. Plus particulièrement, le destin des femmes confrontées aux violences des conflits. « Ce sont elles qui supportent souvent les plus lourdes responsabilités. Elles protègent les enfants, assurent leur éducation, cherchent de quoi nourrir leur famille et affrontent l’exil. Leur force est extraordinaire », souligne-t-il.
À travers ses œuvres, l’artiste rend hommage à cette résilience silencieuse qui permet aux sociétés de survivre malgré les épreuves.

La visite de Rashid Diab au Sénégal répond également à une admiration ancienne pour le pays de la Teranga.
L’artiste ne cache pas son attachement à Dakar, qu’il décrit comme un lieu de référence pour tous les créateurs du continent.
« Pour moi, le Sénégal est la Mecque des artistes africains », déclare-t-il.
Cette reconnaissance trouve ses racines dans l’héritage du président-poète Léopold Sédar Senghor, dont la vision culturelle continue d’inspirer plusieurs générations d’intellectuels et d’artistes africains.
« Le Sénégal a compris très tôt que la culture n’était pas un luxe, mais un pilier du développement et de l’identité des peuples », estime le peintre soudanais.
Musées, biennales, institutions artistiques et politiques publiques en faveur de la création ont contribué à faire du Sénégal un centre majeur du rayonnement culturel africain.

Présent aux côtés de l’artiste, l’ambassadeur du Soudan au Sénégal, Son Excellence Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah, a insisté sur l’importance de la culture dans le rapprochement entre les nations africaines.
Selon lui, les relations entre Dakar et Khartoum reposent sur des liens historiques profonds qui dépassent largement le cadre diplomatique.
« La culture est le langage universel qui permet aux peuples de se comprendre. Elle crée des passerelles là où les barrières linguistiques ou géographiques pourraient exister », a-t-il déclaré.
Le diplomate a rappelé que le premier accord de coopération signé entre le Sénégal et le Soudan après l’établissement de leurs relations diplomatiques concernait précisément le domaine culturel, preuve de la place centrale accordée à l’art dans les échanges entre les deux pays.

Cette visite pourrait ouvrir la voie à de nouvelles initiatives artistiques entre le Sénégal et le Soudan. Rashid Diab a notamment évoqué la possibilité d’organiser une exposition d’artistes soudanais à Dakar afin de renforcer les échanges culturels entre les deux nations.
Au-delà de l’événement lui-même, la présence de cet immense artiste à Dakar rappelle le rôle essentiel que joue la culture dans la construction d’une Afrique ouverte, créative et consciente de son héritage.

PMF