Il est des moments où l’Histoire convoque les hommes d’État. Elle leur offre l’occasion de dépasser leurs ambitions personnelles, de taire leurs rancœurs et de se hisser à la hauteur de la Nation. Certains saisissent ces rendez-vous. D’autres les manquent. Et parfois, ils les manquent de manière si répétée que cela finit par révéler une conception inquiétante de la République.
Ousmane Sonko semble avoir fait de ces rendez-vous manqués une véritable spécialité politique.
Aujourd’hui, le Sénégal entre dans une page exceptionnelle de son histoire. Pour la première fois, le continent africain accueille un événement olympique : les Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026. Des milliers de jeunes venus du monde entier foulent notre terre. Notre pays accueille le monde, expose son savoir-faire, valorise sa jeunesse et démontre sa capacité à organiser un événement de dimension internationale.
Ce rendez-vous dépasse les partis, les coalitions et les ambitions individuelles. Il appartient à la Nation tout entière.
Cette réussite est le fruit d’années de préparation, de sacrifices et d’engagement. Elle mobilise l’État, les collectivités territoriales, les organisateurs, les volontaires et l’ensemble du peuple sénégalais. Elle engage également la responsabilité du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, premier représentant de notre Nation.
Dans un tel contexte, chaque responsable institutionnel devrait avoir à cœur de montrer un Sénégal uni, digne et conscient de ses responsabilités.
Mais voilà que le message publié par Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, vient rappeler une réalité préoccupante : chez certains responsables politiques, même les grands moments de la Nation semblent devoir être filtrés par le prisme des rivalités personnelles.
En saluant les organisateurs et en réservant une mention particulière au maire de Dakar, Abass Fall, sans reconnaître publiquement la place du chef de l’État dans ce rendez-vous historique, Sonko commet, à mes yeux, une faute politique et républicaine.
Il ne s’agit pas de réclamer des hommages pour Bassirou Diomaye Faye. Il s’agit de comprendre que le président de la République incarne l’État et représente le Sénégal devant le monde. On peut contester ses décisions, combattre sa politique et s’opposer à ses orientations. Mais on ne devrait jamais laisser les querelles personnelles prendre le dessus sur les exigences de la représentation nationale.
La République n’est pas une propriété partisane. La présidence de l’Assemblée nationale n’est pas une tribune de règlement de comptes. Et l’histoire du Sénégal ne saurait être réduite aux rivalités entre deux hommes.
Le problème est d’autant plus sérieux que cette attitude s’inscrit dans une succession de controverses qui interrogent la capacité d’Ousmane Sonko à distinguer le combat politique de l’intérêt supérieur de la Nation.
LE PATRIOTISME NE SE DÉCRÈTE PAS, IL SE PROUVE
Souvenons-nous de février 2022. Le Sénégal venait de remporter sa première Coupe d’Afrique des nations. Une victoire historique, une explosion de joie populaire, un moment de communion nationale comme notre pays en connaît rarement.
Les Lions avaient offert au Sénégal bien davantage qu’un trophée. Ils avaient donné à tout un peuple une raison de se retrouver, au-delà des appartenances politiques, sociales et idéologiques.
Cette victoire n’était ni celle de Macky Sall, ni celle de son gouvernement, encore moins celle d’une formation politique. Elle était celle du Sénégal.
Pourtant, les controverses autour de la participation et de l’attitude d’Ousmane Sonko lors des célébrations officielles avaient révélé les limites d’une opposition qui semblait parfois incapable de suspendre son affrontement avec le pouvoir, même lorsque la Nation célébrait un moment historique.
C’est précisément là que se situe le problème : lorsqu’un homme politique ne parvient plus à séparer ses adversaires de ses compatriotes, il finit par confondre opposition et hostilité permanente.
Le patriotisme ne consiste pas à monopoliser les symboles nationaux, à s’autoproclamer défenseur du peuple ou à distribuer des certificats de patriotisme à ses adversaires. Il consiste à savoir reconnaître ce qui grandit le Sénégal, même lorsque cette réussite est portée par un pouvoir que l’on combat.
NOS SOLDATS MÉRITAIENT MIEUX QUE LES CALCULS POLITIQUES
En janvier 2022, quatre militaires sénégalais engagés dans une mission régionale en Gambie perdaient la vie lors d’un accrochage avec des éléments du MFDC. Sept autres étaient capturés.
Derrière ces chiffres, il y avait des familles endeuillées, des enfants privés de leur père, des épouses plongées dans l’angoisse et des hommes qui avaient risqué leur vie sous le drapeau national.
Dans ces circonstances, la Nation attendait de ses responsables politiques un message clair de solidarité, de compassion et de condamnation.
Les controverses suscitées à l’époque par le silence reproché à Ousmane Sonko avaient profondément interrogé l’opinion.
Comment peut-on construire toute une identité politique autour du patriotisme et donner le sentiment que la solidarité nationale devient secondaire lorsqu’elle concerne des institutions ou des responsables avec lesquels on est en conflit ?
Le patriotisme n’est pas un slogan électoral. Il n’est pas un fonds de commerce. Il n’est pas une marque déposée par un parti politique.
On ne peut pas réclamer le monopole du patriotisme dans les discours et se montrer insuffisamment rassembleur lorsque la Nation souffre.
Nos militaires ne servent ni Macky Sall, ni Diomaye Faye, ni Sonko. Ils servent la République. Leur sacrifice mérite un respect qui ne devrait connaître aucune frontière partisane.
LA RÉPUBLIQUE N’EST PAS UN CHAMP DE COMPÉTITION PERSONNELLE
La célébration du 4 avril devrait également nous rappeler cette évidence : les institutions de la République sont plus grandes que les hommes qui les dirigent.
Le président de la République incarne l’unité nationale. Le président de l’Assemblée nationale exerce une fonction essentielle dans l’équilibre institutionnel. Ces deux responsabilités imposent de la hauteur, de la retenue et un sens aigu de l’État.
Ousmane Sonko a longtemps combattu le pouvoir depuis les rangs de l’opposition. Il a ensuite dirigé le gouvernement en qualité de Premier ministre. Il préside aujourd’hui l’Assemblée nationale.
Mais une question demeure : a-t-il véritablement changé de posture à mesure que ses responsabilités ont évolué ?
On ne peut pas éternellement gouverner avec les réflexes de l’opposition. On ne peut pas prétendre incarner une institution de la République tout en continuant à entretenir une logique de confrontation permanente.
La fonction impose des devoirs. Elle exige de la responsabilité. Elle commande parfois de taire ses frustrations personnelles pour préserver l’essentiel.
Le Sénégal n’a pas besoin d’un président de l’Assemblée nationale en compétition permanente avec le président de la République. Il a besoin d’institutions qui fonctionnent, de dirigeants qui se respectent et d’une majorité qui assume collectivement les responsabilités confiées par le peuple.
DIOMAYE INCARNE LA RÉPUBLIQUE, SONKO DOIT CESSER DE SE CROIRE AU-DESSUS D’ELLE
Il faut rappeler une vérité politique fondamentale : Bassirou Diomaye Faye a été élu président de la République par le suffrage universel. Il détient un mandat national dont il doit répondre devant les Sénégalais.
Cette légitimité ne lui confère aucune immunité politique. Il doit être évalué, critiqué et, le cas échéant, sanctionné démocratiquement.
Mais elle impose également que sa fonction soit respectée.
Ousmane Sonko n’est pas le président de la République. Il est le président de l’Assemblée nationale. Cette distinction n’est ni une question d’affinité personnelle ni un détail protocolaire. Elle constitue un fondement de notre architecture institutionnelle.
La République ne saurait fonctionner au rythme des ambitions d’un homme, aussi populaire soit-il. Aucun responsable politique ne peut s’arroger le droit de placer ses intérêts, ses frustrations ou ses rivalités au-dessus de la continuité de l’État.
Il est temps de sortir de cette politique de personnalisation permanente.
Le Sénégal appartient à ses citoyens, pas aux ambitions de ceux qui prétendent parler en leur nom.
L’HISTOIRE RETIENDRA LES ACTES, PAS LES POSTURES
Dans quelques années, nous nous souviendrons des Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026. Nous reverrons les jeunes athlètes, les drapeaux, les cérémonies et la fierté d’avoir accueilli le premier événement olympique du continent africain.
Nous nous souviendrons également de la première CAN remportée par nos Lions, du courage de nos militaires et de toutes ces grandes séquences qui ont façonné notre mémoire collective.
Mais nous devrons aussi nous souvenir de la manière dont les responsables politiques auront répondu à ces rendez-vous.
À chaque grande occasion, Ousmane Sonko a eu la possibilité de démontrer que son attachement à la Nation dépassait ses différends politiques. À chaque occasion, ses attitudes controversées ont nourri le débat sur sa capacité à incarner le rassemblement républicain.
La politique n’est pas seulement l’art de conquérir le pouvoir. C’est aussi l’art de savoir s’élever au-dessus de soi-même lorsqu’on exerce des responsabilités publiques.
C’est peut-être là que se trouve la véritable différence entre un homme politique et un homme d’État.
Jean-Jacques Goldman chantait « À nos actes manqués ».
Pour ma part, je retiendrai les rendez-vous manqués d’Ousmane Sonko avec l’Histoire du Sénégal.
Car les grandes Nations ne se construisent pas avec des ego surdimensionnés, des rivalités permanentes et des querelles de leadership. Elles se construisent avec des hommes et des femmes capables de placer la République au-dessus de leurs ambitions.
Sonko peut continuer à chercher sa place dans l’histoire politique du Sénégal. Mais il ne peut pas exiger que l’histoire du Sénégal tourne autour de lui.
Et c’est précisément ce qu’il lui reste à comprendre.
Par Papa Ibrahima Senghor