Le communiqué du ministère de la Justice appelant à une concertation autour des amendements proposés dans le cadre de la révision constitutionnelle révèle une réalité préoccupante : le Sénégal est une nouvelle fois confronté à une tentative de modification profonde des règles du jeu institutionnel sans un véritable débat national préalable.
La majorité parlementaire dirigée par Ousmane Sonko semble vouloir engager le pays dans un énième bras de fer institutionnel, en imposant par la force du nombre des réformes dont la portée dépasse largement les clivages politiques. Or, une Constitution n’appartient ni à une majorité parlementaire, ni à un gouvernement, ni à un parti politique. Elle est l’expression du pacte fondamental qui lie la Nation à ses institutions.
Toute modification constitutionnelle majeure exige donc plus qu’un simple vote parlementaire. Elle nécessite une démarche inclusive, un consensus large et une véritable appropriation populaire. C’est d’ailleurs ce que rappelle le Gouvernement lui-même en soulignant que, depuis 1992, toutes les grandes réformes constitutionnelles sénégalaises ont toujours été précédées de concertations associant les forces politiques, la société civile et les différentes sensibilités nationales.
La question qui se pose aujourd’hui est celle des priorités. Pendant que les populations sont confrontées à une crise économique persistante, à la cherté de la vie et à la difficulté quotidienne de faire face aux dépenses essentielles, le débat politique se concentre sur des réformes institutionnelles dont l’impact direct sur la vie des citoyens reste difficilement perceptible.
Le peuple attend d’abord des réponses sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la sécurité, la santé, l’éducation et les conditions de vie. Il attend des résultats concrets, pas une succession de confrontations autour des équilibres institutionnels.
Ce qui se joue actuellement ressemble davantage à une bataille de positionnement entre l’exécutif et le Parlement, chacun cherchant à renforcer son influence dans l’architecture de l’État. Derrière ce jeu d’équilibre des pouvoirs, le risque est de voir s’installer un véritable équilibre de la tension, voire de la confrontation permanente entre institutions.
Le plus paradoxal est que ceux qui, hier, dénonçaient les insuffisances du système judiciaire et réclamaient une grande réforme de la justice semblent aujourd’hui proposer comme réponse principale une modification d’appellation : transformer le Conseil constitutionnel en Cour constitutionnelle. Une telle évolution, si elle peut être discutée, ne saurait constituer à elle seule la grande réforme judiciaire attendue par les citoyens.
La justice sénégalaise a besoin d’indépendance renforcée, de moyens adaptés, de garanties institutionnelles solides et d’une confiance retrouvée. Le changement d’une dénomination ne peut nullement remplacer une véritable ambition de transformation.
De même, notre pays peut aussi se vanter de disposer d’un excellent code électoral permettant l’organisation d’élections libres et transparentes avec des résultats connus le jour même de l’élection.
Dans ce contexte, le rôle du Président de la République, en tant que clef de voûte des institutions, est déterminant. Il lui appartient de préserver l’équilibre national et d’éviter que le pays ne s’engage dans une crise institutionnelle aux conséquences imprévisibles.
Le Président dispose aujourd’hui d’atouts importants avec des collaborateurs de qualité au sein de l’État, notamment à la Justice, à l’Intérieur et aux Affaires étrangères. Le Sénégal poursuit aujourd’hui la voie tracée par les anciens présidents, surtout le Président Macky SALL, qui croyaient au multilatéralisme avec une large ouverture à tous les pays du nord ou du sud. Les récentes visites du Président Bassirou Diomaye FAYE au Kenya et en Allemagne en sont une illustration parfaite, de même que le déplacement du ministre de l’Intérieur en France dans le cadre d’une bonne sécurisation des Jeux olympiques de la Jeunesse.
Toute autre perspective reposant sur des slogans creux et vides revendiquant un souverainisme plat sera sans issue.
Le Président doit faire entendre une voix d’apaisement, rappeler que la République est supérieure aux intérêts partisans et imposer une méthode fondée sur le dialogue et le consensus.
Le Sénégal fait face à des défis majeurs dans une sous-région marquée par l’instabilité sécuritaire et les tensions politiques. Ce contexte impose davantage de responsabilité, de retenue et de rassemblement.
La Constitution n’est pas un texte que l’on modifie au gré des rapports de force politiques. Elle n’est pas un cahier de brouillon que chaque majorité pourrait réécrire selon ses intérêts du moment.
Elle est le socle de notre République.
Toute réforme qui la concerne doit être portée par une large adhésion nationale.
Toucher à la Constitution sans consensus, c’est toucher à l’équilibre même de la République. Le 23 juin 2011 nous l’a rappelé.
Ne touchez pas à notre Constitution !
Ibrahima Baba SALL
Ancien Premier Vice-président de l’Assemblée nationale
Maire de Bakel