À l’attention des autorités : peut-on encore accepter qu’un enfant soit privé d’école parce que ses parents sont pauvres ?
Il faut avoir le courage de poser la question.
Dans un pays qui ambitionne de bâtir une société plus juste, plus développée et plus équitable, pouvons-nous accepter que le coût de l’éducation devienne un obstacle pour des familles qui veulent simplement donner un avenir à leurs enfants ?
À chaque rentrée scolaire, des milliers de parents se retrouvent face à la même équation : comment scolariser ses enfants lorsque les revenus ne permettent même pas toujours de couvrir les besoins essentiels de la famille ?
Frais d’inscription, fournitures scolaires, uniformes, livres, transport, restauration, cours de soutien… La liste des dépenses ne cesse de s’allonger.
Pour une famille avec un ou deux enfants, la charge peut déjà être importante. Pour une famille nombreuse, elle peut devenir écrasante.
Et lorsque l’argent manque, ce sont parfois les enfants qui paient le prix.
Certains parents reportent une inscription. D’autres choisissent de scolariser certains enfants plutôt que d’autres. Quelques-uns sont contraints de retirer leurs enfants de l’école.
Voilà la réalité que nous devons regarder en face.
Mesdames et Messieurs les décideurs, l’éducation ne peut pas être un luxe
Nous interpellons directement les autorités : quelle réponse apportons-nous à ces familles ?
Que disons-nous au père ou à la mère qui veut scolariser ses cinq enfants mais qui n’arrive pas à réunir les moyens nécessaires ?
Que répondons-nous à l’enfant qui regarde ses camarades prendre le chemin de l’école pendant que lui reste à la maison parce que sa famille ne peut pas payer ses fournitures ?
Allons-nous simplement lui dire d’attendre ?
Attendre quoi ?
Une amélioration hypothétique de la situation familiale ? Une aide qui ne viendra peut-être jamais ? Une opportunité professionnelle qui risque de ne jamais se présenter parce qu’il n’aura pas reçu l’éducation nécessaire ?
Un enfant ne peut pas attendre.
Chaque année perdue est une année de retard dans sa construction personnelle et professionnelle.
Ne nous trompons pas de problème
Il serait facile de dire aux parents : « Envoyez vos enfants à l’école. »
Mais avec quels moyens ?
Il est également facile de rappeler que les parents ont des responsabilités.
C’est vrai.
Mais les pouvoirs publics ont également une responsabilité majeure : garantir que l’accès à l’éducation ne soit pas déterminé uniquement par le niveau de revenu des familles.
Une politique éducative ne doit pas seulement mesurer le nombre d’enfants inscrits.
Elle doit aussi se demander :
– Combien d’enfants abandonnent l’école ?
– Combien ne peuvent pas acheter leurs fournitures ?
– Combien de familles renoncent à scolariser certains enfants ?
– Combien d’élèves arrivent en classe sans matériel adéquat ?
– Combien d’enfants sont contraints de travailler ou de rester à la maison pour des raisons économiques ?
Ce sont ces chiffres-là qui doivent nous préoccuper.
L’école doit-elle devenir une affaire de portefeuille ?
Voilà le danger.
Si la qualité et la continuité de la scolarité dépendent de plus en plus des capacités financières des parents, nous sommes en train de créer une société à deux vitesses.
Les enfants des familles aisées disposeront de davantage de possibilités.
Les enfants des familles pauvres devront se contenter de ce qu’ils peuvent obtenir.
Et demain, les premiers auront plus de chances d’occuper les emplois les plus qualifiés tandis que les seconds risqueront de rester enfermés dans la précarité.
Est-ce vraiment la société que nous voulons construire ?
L’école devrait être l’ascenseur social.
Elle ne doit pas devenir un miroir des inégalités économiques.
Autorités publiques : il faut passer des discours aux actes
Nous avons suffisamment parlé de l’importance de l’éducation.
Nous savons tous que l’éducation est la base du développement.
Nous savons qu’un pays ne peut progresser sans une jeunesse bien formée.
Nous savons que l’avenir économique d’une nation dépend en grande partie de la qualité de son capital humain.
Alors, qu’attendons-nous pour agir à la hauteur de cet enjeu ?
Il ne suffit plus de proclamer que l’éducation est une priorité nationale.
Une priorité se mesure aux moyens qu’on lui consacre et aux résultats que l’on exige.
Nous appelons donc les pouvoirs publics à réfléchir à un véritable plan national de réduction du coût de la scolarité pour les familles vulnérables.
Ce plan pourrait notamment prévoir :
1. Un soutien renforcé aux familles nombreuses.
Lorsqu’un ménage doit scolariser plusieurs enfants, les dépenses deviennent mécaniquement plus lourdes. Il faut donc réfléchir à des mécanismes d’accompagnement spécifiques.
2. La généralisation progressive des kits scolaires pour les élèves issus des familles les plus démunies.
Aucun enfant ne devrait être privé de cours parce qu’il ne possède pas les cahiers, stylos, livres ou autres fournitures indispensables.
3. Le renforcement des cantines scolaires.
Un enfant qui a faim apprend difficilement. La cantine scolaire n’est donc pas un luxe : elle participe directement à la réussite éducative.
4. Des mécanismes de soutien au transport scolaire.
Dans certaines zones, la distance entre le domicile et l’école constitue un obstacle réel à la scolarisation et à la fréquentation régulière.
5. Un dispositif national de prévention du décrochage scolaire.
Il faut identifier les enfants qui commencent à s’éloigner de l’école et intervenir avant qu’ils ne quittent définitivement le système.
6. Une meilleure régulation des coûts supportés par les familles.
Il faut établir une transparence claire sur les dépenses exigées des parents et éviter que des charges supplémentaires ne viennent progressivement rendre la scolarité inaccessible.
Mais où sont les familles dans les politiques éducatives ?
Il est temps également de placer les parents au centre de la réflexion.
Les parents ne doivent pas être considérés uniquement comme ceux qui paient.
Ils doivent être considérés comme des partenaires de l’éducation.
Pourquoi ne pas créer davantage d’espaces de dialogue entre les autorités, les établissements scolaires, les enseignants et les associations de parents d’élèves ?
Pourquoi ne pas entendre directement les familles sur les difficultés qu’elles rencontrent ?
Une politique éducative conçue sans écouter suffisamment ceux qui la vivent au quotidien risque de passer à côté d’une partie du problème.
Nous risquons de payer demain ce que nous refusons d’investir aujourd’hui
Il faut également regarder la question sous l’angle économique.
Combien coûte un enfant qui quitte l’école sans qualification ?
Combien coûte le chômage d’un jeune qui n’a pas pu acquérir les compétences nécessaires ?
Combien coûte la précarité ?
Combien coûte l’exclusion sociale ?
Combien coûte une jeunesse sans perspectives ?
Et surtout, combien aurait coûté le fait de prévenir ces situations par une politique éducative plus ambitieuse ?
Investir dans l’éducation coûte cher. Mais ne pas investir coûte encore plus cher.
C’est une vérité que les responsables politiques doivent garder à l’esprit lorsqu’ils établissent les priorités budgétaires.
Ne sacrifions pas une génération
Notre pays possède une jeunesse nombreuse, dynamique et pleine de potentiel.
Mais le potentiel ne suffit pas.
Il faut lui donner les moyens de se développer.
Nous ne pouvons pas demander aux jeunes d’être compétitifs dans un monde où les compétences sont devenues déterminantes tout en laissant certains d’entre eux sortir du système éducatif parce que leurs parents n’ont pas les moyens de financer leur scolarité.
Nous ne pouvons pas, d’un côté, parler d’intelligence artificielle, de numérique, d’industrialisation, d’entrepreneuriat et de transformation économique et, de l’autre, accepter que des enfants n’aient même pas accès aux conditions élémentaires d’apprentissage.
Il y a là une contradiction que nous devons avoir le courage de corriger.
Un appel aux autorités, mais aussi à toute la société
Cet appel ne s’adresse pas uniquement au gouvernement.
Il concerne également les collectivités territoriales, les entreprises, les organisations de la société civile, les associations, les partenaires au développement et toutes les bonnes volontés.
Pourquoi ne pas créer un véritable pacte national autour de l’éducation ?
Pourquoi ne pas mobiliser davantage les entreprises autour du financement de kits scolaires, de bibliothèques, de cantines et de bourses ?
Pourquoi ne pas encourager les initiatives communautaires destinées à soutenir les enfants issus des familles les plus pauvres ?
Notre société possède suffisamment de ressources humaines et de solidarité pour ne pas laisser un enfant derrière.
Mais il faut une volonté politique claire, une coordination et surtout une vision à long terme.
Le moment est venu de choisir
Au fond, nous sommes face à un choix de société.
Soit nous considérons que chaque famille doit se débrouiller seule pour financer l’éducation de ses enfants.
Soit nous reconnaissons que l’éducation d’un enfant est une responsabilité qui concerne toute la nation.
Nous devons choisir.
Car l’enfant que nous abandonnons aujourd’hui à l’ignorance ne disparaîtra pas demain.
Il deviendra un adulte.
Et la société devra alors composer avec les conséquences de ce que nous aurons fait — ou de ce que nous n’aurons pas fait.
À l’inverse, l’enfant que nous aidons aujourd’hui à poursuivre ses études peut devenir demain celui qui créera des emplois, soignera nos malades, enseignera à nos enfants, développera nos entreprises ou servira son pays.
La question n’est donc pas seulement : combien coûte la scolarité ?
La vraie question est :
Combien sommes-nous prêts à investir pour ne perdre aucun enfant ?
Aux autorités, nous lançons cet appel : faites de l’accessibilité réelle de l’éducation une priorité nationale.
Ne laissons pas le coût des fournitures, des inscriptions ou du transport décider de l’avenir d’un enfant.
Ne laissons pas la pauvreté choisir qui a droit au savoir et qui en est privé.
Et surtout, ne commettons pas l’erreur de croire que nous pouvons construire un pays fort avec une partie de sa jeunesse laissée au bord du chemin.
L’école ne doit pas être un luxe.
Le savoir ne doit pas être réservé à ceux qui peuvent payer.
L’avenir d’un enfant ne doit pas dépendre de la richesse de ses parents.
Parce qu’au bout du compte, lorsque l’école devient un luxe, c’est toute la société qui finit par en payer le prix.
Masse Dieye
Imam – Islamologue – Chroniqueur
Président de l’Association Islam et Société