Dette intérieure, pression bancaire, difficultés de trésorerie et concurrence étrangère : les entreprises sénégalaises affrontent une conjoncture éprouvante. Aux inquiétudes économiques s’ajoutent désormais les tensions autour des lois de finances. Pour l’entrepreneur Bara Gaye Social, le patronat ne peut plus se contenter de subir. Il doit faire entendre sa voix et défendre la continuité de l’action publique.
Croulant sous le poids d’une dette intérieure qui tarde à être apurée, endetté jusqu’au cou, pressé par les banques soucieuses de rentrer dans leurs fonds et confronté à la raréfaction des marchés publics, le secteur privé sénégalais mange son pain noir depuis plusieurs années.
Les difficultés de trésorerie s’accumulent, les licenciements se multiplient dans les entreprises les plus éprouvées et certains entrepreneurs peinent désormais à honorer leurs charges les plus élémentaires. Les plus solides cherchent de nouveaux débouchés dans la sous-région, voire en Afrique centrale, tandis que d’autres luttent simplement pour ne pas mettre la clé sous la porte.
Comme si cela ne suffisait pas, nos entreprises continuent de subir la concurrence de puissants groupes étrangers qui, grâce à leurs capacités financières et à des conditions parfois plus avantageuses, captent d’importantes parts de marché au détriment des opérateurs nationaux. Une situation d’autant plus regrettable que la souveraineté économique, dont nous faisons légitimement une ambition nationale, ne saurait se construire sans un secteur privé local fort et compétitif.
À ce calvaire économique vient désormais s’ajouter une crise politique qui s’installe progressivement au sommet de l’État, au point de faire craindre des conséquences autrement plus graves sur la stabilité de notre pays.
Les récents développements autour des lois de finances ont de quoi inquiéter. Après le rejet de la loi de finances rectificative pour 2026, voilà que l’examen du budget 2027 se heurte à de nouvelles difficultés au Parlement. L’Assemblée nationale est certes dans son droit lorsqu’elle exerce ses prérogatives de contrôle. Mais lorsque les désaccords politiques menacent de prolonger l’incertitude budgétaire, il est légitime de s’interroger sur le prix que l’économie nationale pourrait en payer.
Car pendant que les responsables politiques s’affrontent, les banques continuent de réclamer leurs échéances, les salariés attendent leurs salaires et les entreprises cherchent désespérément de quoi maintenir leurs activités.
Le Président Bassirou Diomaye Faye et son gouvernement ont affiché leur volonté de redresser les finances publiques et de relancer l’économie. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo s’est notamment engagé à conduire à son terme l’apurement de la dette intérieure, reconnaissant ainsi une revendication majeure du monde entrepreneurial. Ces engagements doivent naturellement produire des résultats. Encore faut-il que les conditions politiques et institutionnelles permettent leur mise en œuvre.
Le redressement économique du Sénégal ne devrait pas devenir la victime collatérale des querelles politiques. Le pays a trop de défis à relever pour se permettre le luxe d’une confrontation institutionnelle permanente.
Dans ces circonstances, le patronat sénégalais ne peut plus garder le silence. Acteur essentiel de la création de richesses et d’emplois, il ne saurait demeurer spectateur d’une situation qui menace directement ses intérêts, ceux de ses travailleurs et, au-delà, l’avenir économique de la Nation.
Notre secteur privé a pourtant démontré, par le passé, sa capacité à se mobiliser lorsque l’intérêt national l’exige. Pendant la pandémie de Covid-19, les entreprises sénégalaises ont apporté leur contribution à l’effort collectif pour aider le pays à faire face à la crise. Elles ont accepté des sacrifices et accompagné l’État dans une période particulièrement difficile.
Ailleurs, les organisations patronales n’hésitent pas à peser dans le débat public lorsque les circonstances le commandent. En France, le MEDEF intervient régulièrement sur les choix économiques, les orientations fiscales et les conséquences de l’instabilité politique sur la compétitivité des entreprises. Pourquoi notre patronat devrait-il se montrer plus réservé lorsque la survie de nombreuses entreprises nationales est en jeu ?
Au Sénégal également, le monde patronal a déjà cherché à favoriser le dialogue pendant certaines périodes de fortes tensions politiques, notamment lors du bras de fer entre Benno Bokk Yaakaar et Pastef. Cette tradition de responsabilité mérite aujourd’hui d’être prolongée et renforcée.
D’autant que les perspectives sociales ne sont guère rassurantes. Les revendications syndicales se multiplient, les ressources publiques restent contraintes et le risque de nouvelles perturbations ne peut être écarté. Le secteur privé, déjà sollicité par les mesures fiscales du Plan de redressement économique et social, ne peut continuer à supporter indéfiniment le poids de crises successives.
Il est temps que les organisations patronales parlent d’une seule voix. L’apurement effectif de la dette intérieure, la protection des entreprises nationales, un meilleur accès à la commande publique et une fiscalité compatible avec les impératifs de croissance doivent devenir des exigences collectives, portées avec fermeté auprès des pouvoirs publics.
Mais au-delà de ces préoccupations économiques, le patronat doit également prendre ses responsabilités face à la situation politique. Il ne s’agit ni de se substituer aux institutions ni de s’engager dans des querelles partisanes. Il s’agit de rappeler que la stabilité institutionnelle et la continuité de l’action publique sont indispensables à la confiance des investisseurs comme à la survie des entreprises.
Le Sénégal ne peut pas demander à ses entrepreneurs de produire davantage, d’investir, d’embaucher et de contribuer au redressement national, tout en les laissant exposés aux incertitudes d’une crise politique qui risque de compromettre ces mêmes ambitions.
Le patronat doit donc sortir de sa réserve, interpeller les responsables politiques et appeler à un sursaut de responsabilité. Le dialogue entre les institutions ne doit pas devenir une option secondaire lorsque les intérêts économiques fondamentaux du pays sont en jeu.
Car le secteur privé sénégalais a déjà payé un lourd tribut aux difficultés économiques. Il ne doit pas, en plus, payer la facture des querelles politiques.
À force de vouloir sauver les équilibres politiques, prenons garde de ne pas compromettre les équilibres économiques.
Et que chacun se le tienne pour dit : on peut toujours reconstruire une alliance politique. On ne ressuscite pas aussi facilement une entreprise disparue, encore moins les emplois qu’elle a emportés avec elle.
PAR BARA GAYE SOCIAL | Entrepreneur sénégalais