La Cellule nationale de Traitement des Informations financières (CENTIF) a transmis à l’Autorité judiciaire un rapport complémentaire, en date du 20 décembre 2024, dans le cadre de l’enquête visant l’homme d’affaires Mouhamad Dieng. Ce document, qui fait suite au premier rapport déjà adressé au Parquet financier, révèle de nouveaux indices graves et concordants de blanchiment de capitaux, de fraude fiscale et d’irrégularités contractuelles impliquant la Loterie nationale sénégalaise (LONASE).
Un système structuré autour d’un empire de sociétés
Le rapport rappelle que le dispositif mis en place par Mouhamad Dieng repose sur une constellation de sociétés écrans : Service Online International SA (opérateur de 1XBET Sénégal), MIR Holding SAS, MD Global Business Services SUARL, CELSUS SAS, Digital Manager SUARL, SCI Sayuz et Sayuz Immo, auxquelles s’ajoutent plusieurs fondations et structures associatives servant d’interfaces financières.
Ces entités, domiciliées pour la plupart aux Mamelles à Dakar, partagent des administrateurs communs et entretiennent des flux financiers internes sans justification économique claire. La CENTIF estime qu’il s’agit d’une structuration volontairement complexe destinée à brouiller la traçabilité des fonds.
Le rôle central d’un compte notarial
Point névralgique du système : un compte bancaire notarial ouvert par l’étude Maîtres Nafissatou Diop Cissé & Abdoulaye Dieye auprès de UBA Sénégal.
Ce compte a centralisé près de 3,8 milliards de FCFA en 11 mois, alimentés exclusivement par les sociétés contrôlées par Mouhamad Dieng. Or, aucune opération n’émane de tiers extérieurs, renforçant le caractère intra-groupe de ces flux.
Pour la CENTIF, ce mécanisme atypique et l’absence de déclaration d’opérations suspectes (DOS) constituent des manquements graves du notaire, qui pourrait être poursuivi pour complicité de blanchiment.
Des liens privilégiés avec la LONASE
Le rapport met également en lumière des relations contractuelles anormales avec la LONASE : Service Online International SA, exploitant 1XBET, a traité une partie des mises hors du circuit officiel de supervision, en raison d’« anomalies techniques » qui ont fragilisé la traçabilité. MIR Holding SAS, présidée par Dieng, a conclu un contrat de location-vente de six immeubles au profit de la LONASE en décembre 2023, en dehors des marchés publics. MD Global Business Services SUARL a bénéficié en 2024 de 17,4 millions FCFA de paiements pour des prestations de location de véhicules dont la pertinence économique reste à démontrer.
Un patrimoine immobilier et mobilier colossal
Les investigations patrimoniales montrent un décalage flagrant entre les revenus déclarés par Mouhamad Dieng (1,5 million FCFA par mois) et l’ampleur de ses acquisitions : plusieurs immeubles et appartements à Dakar, dont deux R+5 aux Mamelles et un R+6 à Sacré-Cœur, un complexe immobilier à Saly Portudal, comprenant maisons et terrains, environ 30 hectares à Touba Toul, plusieurs terrains à Nguénienne et Guédiawaye, un parc automobile de 45 véhicules, dont certains haut de gamme.
Des opérations de « charité ostentatoire »
Une partie des fonds transités via la Fondation Mouhamad Rassoul Dieng a servi à financer des distributions publiques d’espèces (100 000 FCFA par bénéficiaire) à d’anciens détenus politiques, dans des cérémonies relayées par la presse en ligne.
La CENTIF y voit un schéma typique de blanchiment par intégration sociale, consistant à donner une apparence philanthropique à des ressources d’origine douteuse.
Des acquisitions douteuses et soupçons de corruption
Le rapport mentionne également : l’achat d’un matériel de sonorisation de 250 millions FCFA en numéraire, auprès de l’ancien DG de la LONASE, Lat Diop, des rumeurs sur la remise de véhicules de luxe à des responsables de la LONASE, encore à vérifier.
Vers des poursuites pénales ?
Au regard de ces éléments, la CENTIF estime que les faits pourraient relever de plusieurs infractions : blanchiment de capitaux, fraude fiscale, détournement de fonds au détriment de la LONASE, passation irrégulière de marchés publics, et complicité notariale.
Le Parquet financier devra désormais apprécier la suite à donner à ce dossier qui pourrait devenir l’un des plus grands scandales financiers de ces dernières années au Sénégal.